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Par Bruno Fornillo , Pablo Stefanoni
L’Amérique latine vit sans aucun doute un changement d’époque. Dans les « post-politiques » années 90, l’horizon ne laissait pas voir un degré d’intégration régionale tel qu’aujourd’hui, accompagnée d’une érosion visible des « relations charnelles » avec Washington et d’une multitude de nouveaux alliances comme avec la Russie, la Chine ou l’Iran. La mobilisation sociale n’avait pas encore accumulé une force suffisante pour destituer des gouvernements et modifier le climat idéologique (« néolibéral ») dominant, et le vote n’était toujours pas la voie privilégiée pour l’accession au gouvernement d’un ensemble de gauches post Mur de Berlin.
    Un militaire nationaliste au Venezuela, un indigène aymara en Bolivie, un ex-ouvrier métallurgiste au Brésil, une femme divorcée et agnostique au Chili et une autre poussée par son époux en Argentine, un ex-évêque au Paraguay, un économiste keynésien en Equateur ou un oncologue moralement conservateur en Uruguay …Les gauches sud-américaines constituent une carte dont les contours restent à tracer. La relation entre les discours et les pratiques, l’équilibre complexe entre continuités et ruptures et la diversité des acteurs et des réalités nationales sur la mosaïque bariolée des gauches sud-américaines, introduisent de nombreuses difficultés au moment de l’analyse qui résistent aux conclusions impulsives ou aux clichés qui – comme le terme malléable de « populisme » – épuisent la discussion avant de l’ouvrir.
    Quelles sont les bases empiriques et théoriques de l’actuel tournant « post-néolibéral » ? Jusqu’où la rhétorique socialiste rénovée s’appuie-t-elle sur un nouveau modèle de développement ? Des éléments novateurs surgissent-ils de l’expérience latino-américaine pour imaginer un socialisme différent de celui du XXe siècle ?
     Après des années de gouvernements de tendance progressiste dans la plupart des pays d’Amérique du Sud, une série de livres récemment publiés, comme « Le rêve de Bolivar », de Marc Saint-Upéry et « La nueva izquierda » (« La nouvelle gauche  ») de José Natanson ou « Las disyuntivas de la izquierda » (« Les alternatives de la gauche ») de Claudio Katz abordent ces thématiques de manière comparative et constituent une base importante pour problématiser les expériences en cours.
    Saint-Upéry, auteur français résidant à Quito (Équateur), a recours à un « journalisme d’imprégnation  » pour définir le mélange de chronique journalistique et d’analyse en profondeur qui caractérise son travail et que partage en grande partie le journaliste argentin Natanson. Dans les deux ouvrages, les études par pays cohabitent avec des explorations transversales, comme « la couleur du pouvoir » en Amérique du Sud et l’intégration continentale dans le cas de Saint-Upery et des questions comme les politiques économiques, les modèles institutionnels et les stratégies contre la pauvreté des nouvelles gauches dans le texte de Natanson. Katz, membre des Economistas de Izquierda (Economistes de gauche), se propose de dresser un programme d’action pour ceux qui, dans l’épineux monde des nouvelles gauches, cherchent encore à défendre un projet socialiste dans le sens traditionnel : anti ou post capitaliste
L’aura charismatique
Dans une géométrie variable, les gouvernements progressistes du continent, aujourd’hui crédités d’une aura charismatique, sont, en grande partie, le fruit des mobilisations populaires « anti-néolibérales ». Le Kirchnerisme est insaisissable sans les journées de 2001 [ledit « Argentinazo »], le cycle bolivien de rébellions populaires a porté le premier président indigène, le Caracazo de 1989 a ouvert la voie à l’apparition postérieure de Chavez et la pression populaire a défait un coup d’État contre lui en 2002, les rébellions successives, urbaines et rurales, ont conduit le jeune Rafael Correa au pouvoir. Le cas brésilien est le produit d’une longue période d’accumulation syndicale-ouvrière conjointement à des mobilisations sociales comme celles menées par les Sans terres, tandis que l’expérience paragayenne reflète l’épuisement du parti-État Colorado qui a gouverné le pays durant six décennies parallèlement à un réveil politico-revendicatif du mouvement paysan. Pour finir, le Chili et l’Uruguay sont restés fidèles à des institutions résistantes à l’heure de « passer à gauche », de manière très modérée cela dit.
    Les styles personnels jouent également un rôle qu’il ne faut pas minimiser, comme dans le cas des impulsions de Chavez (dans son émission télévisée Aló Presidente, il a tout de même proposé « en direct » depuis un hélicoptère de construire une « ville socialiste » en plein milieu du désert), ou des intuitions d’Evo Morales – produit de ses voyages quotidiens aux confins de la Bolivie profonde -, ou des préférences de Correa pour les « démonstrations rationnelles » combinées à une forte attraction pour le marketing politique. Mais les affinités et différences entre ces processus se jouent aussi autant dans les palais que dans la rue et les identifier n’est pas tâche aisée.
     Tandis que Katz propose une typologie générale qui distingue les gouvernements de « centre-gauche » (avec Lula comme exemple paradigmatique) des « nationalistes radicaux » (avec Chavez comme cas d’école) avec une nette préférence en faveur de ce second bloc, Natanson fait cohabiter ces diverses expériences sous une enseigne de « nouvelle gauche » qui semble forcée tant en termes d’homogénéité que de nouveauté. Saint-Upéry centre son analyse sur les trajectoires institutionnelles et politiques et les marges d’action distinctes des différents gouvernements. Il arrive ainsi à la conclusion que Chavez ne fait pas « la révolution » (au moins dans un sens non métaphorique ou peut-être culturel) et que Lula « n’est pas un traître néolibéral », en mettant en avant la continuité de Chavez avec la social-démocratie rentière des années 70 et celle de Lula avec le vieux « développementisme » brésilien.
    Malgré tout, l’idée de révolution « culturelle », « citoyenne » ou « bolivarienne » refait son apparition dans plusieurs processus qui zigzaguent entre un présidentialisme fort et la mise en œuvre de formes de participation populaire plus ou moins institutionnalisées. Toutefois, même si la crise mondiale et la quantité de gouvernements de gauche en Amérique du Sud alimentent les voix les plus optimistes, la gauche du « socialisme du XXIe siècle » n’a pas facile à reconstruire son identité après l’échec dudit socialisme réel avec sa dose d’inefficacité, son manque de libertés et un cynisme institutionnalisé qui l’ont fait imploser.
    Tout ceci mène à une remise en question du débat sur l’antinomie classique réforme/révolution que Katz pense être toujours en vigueur – bien qu’il complexifie la relation entre les deux termes – et que Natanson et Saint-Upéry estiment révolue au regard de la présence de nouvelles gauches « pragmatiques » et « post révolutionnaires » qui auraient remplacé les discours homériques de long terme par des objectifs à court terme. Des gauches gouvernementales qui ne parlent déjà plus de lutte des classes – même son aile la plus radicale –, qui ont remplacé Marx ou Lénine par un panthéon qui inclut Simon Bolivar, José Marti ou le leader aymara Tupak Katari qui organisa une rébellion anticoloniale en 1782.
     Les actuels pays socialistes n’aident pas beaucoup : la référence la plus proche, Cuba, semble regarder avec plus d’enthousiasme le Doï Moï (renouveau) vietnamien [1] – qui considère que l’économie de marché est « une conquête de l’humanité et pas un simple attribut exclusif du capitalisme » – que la réinvention incertaine du socialisme. Et ce sont les Cubains eux-mêmes – conscients de l’épuisement du modèle d’« économie de commandement » de type soviétique – qui le disent à Evo et à Chavez : « Ne faites pas ce que nous avons fait  ».
     Les éloges de Chavez à un Vladimir Poutine qui contribue à repositionner la puissance Russie en revalorisant une longue culture autoritaire et impériale qui a survécu aux tsars, aux bolchéviques et aux « libéraux » ne semblent pas plus contribuer à débroussailler les chemins tortueux empruntés par les nouvelles gauches ni à penser les bases d’un socialisme qui, selon les paroles de l’ex-président de l’Assemblée constituante équatorienne, Alberto Acosta, devrait être « une démocratie sans fin ».
     D’un autre côté, les gouvernements « socialistes » doivent souvent faire face aux caractéristiques sociologiques de leurs partisans. Il y a plus que le consumérisme effréné des Vénézuliens. Bien qu’Evo Morales appelle à « exterminer le capitalisme » lors des forums internationaux, sa propre base sociale s’associe à ce que Alvaro Garcia Linera appela « la rébellion des économies familiales » : un conglomérat hétérogène au niveau des richesses et des revenus, composé de petits ou moyens propriétaires paysans (comme les cocaleros), de micro-entrepreneurs d’El Alto ou de commerçants informels de La Paz. C’est pour cela que le vice-président bolivien parle de « capitalisme andin » ou de « modèle national productif ».
Nouveau modèle de développement?
Natanson propose d’évaluer les gouvernements de gauche sur base de ce qu’ils ont réalisé en matière de lutte contre la pauvreté et les inégalités, ce qui fait apparaître un résultat mitigé. Même si l’approfondissement des programmes de transfert de rente déjà appliqués dans les années 90 a amélioré partiellement la situation des plus pauvres, les résultats en termes de réduction de la brèche entre riches et pauvres ne sont pas encourageants sur un continent marqué par les inégalités.
     Pour Saint-Upéry, derrière la rhétorique socialiste, on peint en « rouge, très rouge » (« rojo, rojito »), comme disent les Vénézuéliens, une reprimarisation dépendantiste des économies. C’est pourquoi ce n’est pas un hasard si les frontières des gouvernements les plus « anti-impérialistes » coïncident avec celles des pays les plus riches en hydrocarbures : le Venezuela, la Bolivie, l’Equateur, où les gauches gouvernementales n’ont pas de quoi de se réjouir de la crise du capitalisme global. « Sarah Palin, la gouverneur [de l’Alaska] et colistière de John Mc Cain s’est battue avec les principales transnationales pour augmenter à 3 200 dollars le chèque que chaque habitant retire à la poste annuellement comme ‘sa’ part de la rente pétrolière et personne n’oserait affirmer que l’Alaska est un État socialiste du XXIe siècle  », affirme l’auteur du « Rêve de Bolivar ».
      Le cas vénézuélien est instructif : Natanson avance que même si l’économie non pétrolière s’est développée, elle l’a fait dans le style saoudien : la construction ou les finances ont crû ostensiblement, mais comme résultat du boom pétrolier (l’or noir représente 70% des exportations et 80% partent vers les Etats-Unis) plus que comme produit d’une diversification économique rénovée. De plus, la révolution bolivarienne a comme substrat une culture de consommation effrénée à laquelle participe la nouvelle « bolibourgeoisie », avec le record mondial de whisky importé et des discothèques qui organisent des concours pour les jeunes filles de 15 ans dont le premier prix est une opération chirurgicale de la poitrine, ce qui a d’ailleurs amené Chavez à se poser la question : « Quelle est donc cette révolution, celle du whisky et des Hummers ? ». Les bases bolivariennes elles-mêmes parlent de « droite endogène » qui
cherche à freiner la progression vers la radicalisation de la révolution et à créer une nouvelle caste bureaucratico-entrepreneurial.
Illusion de progrès
Il n’empêche que le poids de l’État dans les économies latino-américaines a augmenté considérablement – c’est visible par exemple dans la renégociation des contrats pétroliers en Bolivie qui améliore sensiblement le flux de caisse de l’État – et il y a un consensus sur le fait que les ressources naturelles ne doivent pas rester livrées au marché. Mais il subsiste ce que la sociologue Maristella Svampa appelle l’ « illusion developpementiste », débattue partiellement – seulement dans le cas de l’Équateur – par une aile environnementaliste qui cherche à complexifier les notions de développement et à éviter de tomber dans une sorte de néodéveloppementisme assistencialiste.
     Dans le cas du Brésil, la discussion se focalise en grande partie sur le fait de savoir si le gouvernement de Lula est « un gouvernement en dispute », entre des tendances keynésiennes-développementistes et des tendances néolibérales ou – comme l’affirme une partie de la gauche déçue – si c’est une administration ouvertement néolibérale, s’appuyant sur l’orthodoxie financière et l’agrobusiness, avec des politiques assistancialistes de contention.
     Mais, à l’heure d’éjecter l’ex-ouvrier métallurgiste du panthéon des nouveaux leaders de gauche, deux éléments viennent contredire cette hypothèse : il faut signaler que c’est le Brésil qui a assené le coup final au projet états-unien de Zone de libre-échange des Amériques (ALCA, sigles en espagnol) et qu’il est un des promoteurs les plus décidés de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR), un puissant contrepoids à Washington dans la région. Il faut signaler aussi en second lieu le fait que les mouvements sociaux brésiliens eux-mêmes – comme le radical Movimiento sin Tierra – ne lui ont toujours pas définitivement fermé la porte.
L’extrême occident
Pour ce qui est du cas argentin, c’est plus complexe. Le « péronisme infini », pour reprendre l’expression de Svampa, défie toute formule facile : ce qui est certain, c’est que le couple Kirchner semble agir davantage de façon pragmatique selon la conjoncture plutôt que d’imaginer des projets « idéologiques » de changement social. Même les défenseurs les plus ardents de la thèse de « gouvernement en dispute » – l’organisation Libres del Sur – ont abandonné le gouvernement, considérant que le projet K se repose sur l’appareil du Parti justicialiste au détriment d’un projet rénovateur de centre-gauche, dans le cadre d’une économie se basant sur l’exploitation intensive de ressources naturelles (soja, pétrole, mines, etc.) sans prendre en compte ses effets sociaux et environnementaux ni créer de solides modèles de redistribution.
     Dans ce contexte, les projets de « refondation », surtout avec les assemblées constituantes dans la région andine (Bolivie et Équateur) et la participation active de mouvements sociaux, indigènes et afros contre le « colonialisme interne », remettent en question la démocratie formelle au profit de formes de participation sociale élargie et plus effective. Et ils ne cessent d’augurer une séquence politique de long terme et, en parallèle, de nouveaux paradigmes de compréhension produits par la gauche continentale aux multiples facettes, avec la remise en question de la prolongée léthargie « post moderne » et le retour de la politique comme un recours à la lutte pour un destin commun.
     Dans une conjoncture continentale, qui combine des surprises à des « déjà vu » retentissants, il reste encore à évaluer si dans l’actuel « tournant à gauche » prédominent les ruptures ou les continuités, échappant au mythe du « bon sauvage » qui – selon Saint-Upery – transforme l’Amérique latine en « extrême occident ». Ou, pour le dire autrement, en continent de l’espérance à bas prix pour la gauche affaiblie du « premier monde ».
Notes: [1] [RISAL] Le « Doi Moi », ou « renouveau » en vietnamien est le nom de la réforme économique initiée par le Vietnam à partir de 1986. L’économie de marché ya été autorisée puis encouragée par le Parti communiste vietnamien.

Cet texte a ete publie pour la premiere fois sur le site internet www.risal.collectifs.net

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