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Par Hugues JosephSpécial pour CSMS MagazineNous publions ci-dessous cette délicieuse nouvelle qui fait parti d’une belle collection écrite par notre collaborateur et écrivain, Hugues Joseph. Dans celle-ci que notre lectorat va certainement être ravi de déguster, Hugues, tout en exprimant l’expression de tout son tréfonds, veut nous faire revivre le bon vieux temps –le temps des je-t’aimes, le temps des contés fleurettes ou conte de feu, le temps des belles amours etc.…. Dans son style naturellement coulant, l’auteur nous montre que l’amour est loin d’être un jeu à sens unique. C’est aussi se sacrifier pour ce que l’on aime même si parfois l’avenir nous parait flou et véritablement incertain.               Par ce temps frais et pluvieux qui s’installe depuis deux jours sur la capitale, l’appartement lui semblait soudain trop grand. Cela fait déjà des heures que, de guerre lasse, elle s’est étendue sur le divan en  face de la fenêtre, contemplant d’un regard vide le gris qui enveloppe l’horizon, comme pour chasser le gris intérieur qui lui arrache de profonds soupirs.A trente ans, rien n’est encore perdu, l’avenir est encore devant elle, à la limite, chargé de promesses.  Pourtant,  elle ne peut s’empêcher de regretter le passé, chaque fois que son regard se pose sur la petite table.  Installée dans un coin du petit salon, cette table porte la dernière trace de son premier amour, de son seul grand amour.   Voilà déjà plus de cinq ans que ce verre trône majestueusement et tristement sur la petite table, depuis ce jour qu’il est venu pour la dernière fois. Oh non, elle espérait et espère encore chaque jour le voir revenir, comme s’il n’était parti qu’hier, mais avec le temps, il a fallu se rendre à l’évidence, se faire une raison  et admettre qu’il est parti pour de bon. La flamme de l’espoir est toujours vivante, mais elle perd un peu plus chaque jour de son intensité.            Mais ce verre est toujours là sur la table, bien présent à la même place, entretenant l’impression que l’attente venait à peine de commencer.   Chaque fois que ses yeux se posent sur ce verre, elle se laisse aller à penser que c’est lui qui est encore là, en ce moment même, proclamant dans un silence de mort le verdict qui la condamne à errer désormais comme une âme sans sœur, un bateau sans gouvernail,Ils s’étaient rencontrés à la Fac.  Lui, jeune paysan de La Vallée, récemment arrivé à la capitale pour ses études universitaires; elle, fille de vieille souche, enfant unique, vivant seule avec sa mère depuis le départ précipité pour l’exil de son père, persécuté pour son ancienne appartenance à l’armée, auquel tous les derniers gouvernements ont attribué, à tort ou à raison, une participation active à toutes les tentatives de putsch réelles ou supposées.   Elle était de deux ans plus âgée, mais elle s’est tout de suite éprise de ce beau jeune homme au corps élancé, aux yeux mourants, et surtout d’une rare intelligence. Pour son amour, elle a bravé la colère de son père, et fermé les yeux sur la douleur de sa mère. Les relations de son père lui assuraient déjà un emploi bien payé dans un consulat, alors que, sans ressources en dehors de son intelligence, il vivait hébergé chez des cousins dans un quartier populaire, attendant les rares fois que sa mère, veuve paysanne déjà assez âgée lui envoie des provisions et un peu d’argent. Mais il semblait riche dans son esprit, les privations l’avaient comme endurci et il était ancré dans l’assurance que ses dons lui réservaient un brillant avenir.Seul un grand amour aurait pu lui donner le courage de se battre contre son père, contre sa mère, mais aussi et surtout contre lui-même, pour aménager en couple dans ce petit appartement.  Son père s’y opposait farouchement, il n’était pas question que sa fille unique sur laquelle il avait échafaudé tant de projets et fondé tant d’espoir aille s’amouracher du premier paysan à peine dégrossi venu des montagnes de Jacmel, et s’écarte ainsi de son plan. Sa mère ne pouvait même pas en entendre parler, d’abord par solidarité bien comprise avec son colonel de mari, ensuite en raison de son éducation religieuse et ses fréquentations petites-bourgeoises.  Que dirait le curé du Sacré Cœur de Turgeau?  Que diraient les dames de son club littéraire, toutes catholiques pratiquantes et fanatiques de l’étiquette, d’apprendre que sa propre fille, si bien éduquée, s’avise de la laisser seule pour aller s’occuper d’un paysan, à meubler, nourrir, blanchir, parfumer et chérir, et cela sans même un mariage. Pouvait-il même être question là de mariage, alors que plein d’héritiers de bonne lignée niveau social, à carrières déjà bien lancées et fortunes assurées, étaient prêts à offrir un pont d’or à sa fille?Mais la plus forte opposition venait de lui-même. Il appelait cela les principes, la dignité, la gêne naturelle des paysans, et, mettant à contribution sa déjà vaste culture, il appelait cela l’éthique.  Non, il ne pouvait pas accepter de se faire entretenir, surtout parce qu’il était lui aussi très amoureux. Mais il avait ses propres projets, c’était juste une question de patience, les jours de sa misère étaient bien comptés dans sa tête : deux ans encore pour avoir son diplôme à la Fac avec mention, une bourse d’études de préférence à Paris, et une belle situation à son retour au pays, pour pouvoir alors demander avec honneur et dignité les mains de sa bien-aimée et fléchir ainsi l’orgueil de ses parents et de son entourage.Quelle bataille moralement épuisante elle a dû livrer pour le convaincre, lui, d’accepter, le persuader que ce n’était qu’un coup de pouce au destin, une sorte d’avance à la communauté, que cela n’affecterait nullement sa dignité et qu’au contraire, il serait en meilleures conditions d’étudier, de poursuivre ses rêves et de vivre leur amour.  Quel soulagement lorsqu’il a enfin accepté cette idée et qu’ils ont pu entrer ensemble dans ce petit appartement sur les hauteurs de  Delmas,  payé à partir de ses revenus.  Entre ses cours  à la Fac, il ingurgitait des rayons entiers de la bibliothèque, se gavant de philosophie, de politique, de sciences sociales et même de théologie.  Il montrait une patience infinie à revoir avec elle ses propres cours, mais il était intarissable et passionné chaque fois que cela débordait sur la politique.  Alors, il débitait avec une logique et un enchaînement implacables, des énoncés de Platon, de Cicéron, de César, de Montesquieu et de  Marx pour atterrir sur Lénine et Mao, sans oublier en passant, Napoléon, Robespierre ou quelques princes orientaux. Amant timide au début, on dirait que ces joutes intellectuelles électrisaient ses sens et l’allumaient d’une passion qui s’exprimait avec une infinie tendresse, mais parfois avec aussi une certaine violence.  Quel bonheur parfait elle a goûté dans cet appartement avec son bien-aimé, pendant deux ans sans nuage, ni interruption; un bonheur immense à partager ses rêves, ses espoirs et la découverte de nouveaux cercles d’amis attirés par ce bel esprit.  Les relations se sont même améliorées sur la fin avec sa famille.  Son père, durant un bref séjour, a accepté de les recevoir à dîner.  Sa mère est venue assister, non sans une pointe de fierté, aux premiers rangs, à la présentation de leur mémoire de sortie à la Fac.  Ils avaient travaillé conjointement sur un thème sensible, « Les mutations sociales dans l’Haïti contemporaine » qui a reçu les félicitations du jury. Quelle meilleure perspective pour la concrétisation de ses projets à lui, grâce à la mise en œuvre de son plan à elle.Pourtant, quelque temps après la soutenance, cela a commencé à se gâter.  Lui, si expressif, a commencé à devenir taciturne, il a commencé à perdre l’appétit. Il s’est aussi mis à fumer, à rentrer tard le soir, sans donner d’explications ou prétextant quelque réunion tardive avec des amis, pour finalement découcher totalement certains soirs.   Au début, tout en souffrant en silence de ce changement brusque, elle se faisait conciliante, attribuant la mauvaise humeur de son amant à l’impatience née de la vaine attente d’un emploi après quatre mois, l’absence de réponse de la Fac sur les démarches en cours pour l’obtention de sa bourse d’études.Un soir, en rentrant, elle l’a trouvé tremblant de fièvre, les joues creuses, avec une grippe terrible, après une semaine passée sans donner signe de vie.  Mettant une fois encore son amour au-dessus de tout, elle a ravalé sa rancœur, ses questions et ses doutes, pour s’occuper de le remettre sur pied.  Sa surprise fut totale lorsque, reprenant des couleurs après deux jours de soins intensifs, son amant lui avoua qu’il était parti en mission en province pour diriger des débats au sein d’un groupuscule politique fondé sur la lutte contre l’impérialisme, l’antimilitarisme et la révolution populaire.  Ce groupuscule dont les racines se trouvaient à la Fac était déjà bien introduit au Palais National et ce n’était plus question de jours pour qu’il décroche un poste bien payé comme membre du cabinet politique du Président.   Totalement assommé par cette révélation qui laissait entrevoir une détérioration plus profonde des relations avec sa famille, elle dut encore une fois prendre son courage à deux mains pour ne pas défaillir.  Elle ne pouvait accepter la piste dangereuse dans laquelle son amant était en train de s’aventurer. Il était en même temps  encore trop faible, à son avis, pour engager des discussions de fonds et encaisser des objections qui ne pourraient que le contrarier davantage.  Elle résolut de le laisser reprendre des forces et,éventuellement, de l’emmener un week-end à Saint-Domingue, pour avoir l’occasion de débattre en terrain neutre et le soustraire un moment à l’influence néfaste de ses amis.Pourtant, à son retour à la maison le troisième jour, il n’était plus là, lui laissant un simple mot : «  je t’aime, mais je suis investi d’une mission qui va bien au-delà de nous deux. Laisse-moi découvrir ma réelle identité et le sens profond de ma vie. Surtout, ne me cherche pas, je reviendrai quand je serai fixé ».  Ce soir-là, elle n’a pas pu supporter de rester seule dans l’appartement. La tête totalement ailleurs, elles a accouru chez sa mère et a longuement pleuré dans ses bras sans pouvoir dire un mot.  Elle n’est pas parvenue à dormir cette nuit, anticipant tous les malheurs possibles. Le désespoir a-t-il entraîné son amant dans la démence? Quelle machine infernale a pu détourner un esprit aussi brillant?  Que fera-t-elle sans l’amour de sa vie?Quinze jours se sont écoulés sans nouvelles.  Puis, il est reparu un dimanche matin.  Ses joues se sont encore creusées. Des rides cernaient son front. Il apparut sale, désarticulé.  Il  a demandé un verre d’eau puis s’est installé sur le fauteuil en face du divan.  Ses mains étaient mal assurées. Ses genoux tremblaient imperceptiblement, et un éclair étrangement terrible passait dans ses yeux.  Elle s’installa sur le divan, soucieuse, attendant de savoir ce qu’a pu révéler à son amant ce passage dans le désert humain, cette lente descente volontaire aux enfers.   Lui, visiblement  ailleurs, n’avait d’yeux que pour le verre. Son attention était concentrée sur le liquide qui faisait de légers remous chaque fois que le tremblement de ses doigts lui imprimait un mouvement.  Il regardait fixement le verre, comme si dans ce liquide inoffensif et impuissant était à jamais scellé son destin, comme s’il cherchait dans la pureté de l’eau l’expulsion des forces occultes qui colonisaient son esprit.Au bout d’une heure, le silence devint lourd et pesant, confirmant les plus douloureux présages. Souffrait-il ? elle ne saurait le dire.  Mais à son port mal assuré, elle le sentait désespéré, plongé dans une lutte sans merci entre un passé récent peut-être plein de désillusions mais vivable et un avenir bouillonnant, euphorique, mais sans assurance et édifié sur des sables mouvants.   A la fin, il se leva, déposa le verre encore rempli sur la petite table, s’approcha du divan, se pencha pour déposer un baiser furtif sur son front et sortit sans  prononcer le moindre mot, comme si silence avait déjà tout dit depuis longtemps. Cinq mois se sont passés depuis ce jour et ce verre est toujours là sur la table, attendant d’être vidé par un convive qui ne se pointe jamais.  Elle évite d’y toucher, pour garder intact le décor et le souvenir de cette heure d’adieu, ultime cadeau d’une union conquise de forte lutte sur sa famille et sur la société.  Ce verre est là, portant les traces de sa douleur dans l’attente à chaque seconde du silence qu’a duré le rituel de la séparation.  Ce verre est devenu son seul compagnon. A la longue, elle est même parvenue à l’aimer comme une vraie personne de chair, à lui parler comme s’il pouvait comprendre et répondre, à lui adresser des sourires qu’il ne rendait jamais.  Mais elle sait du plus profond d’elle-même que cet amour aussi est porteur d’une violente douleur, car elle devra le briser un jour pour se libérer totalement du charme et de l’envoûtement laissé par son amant disparu.Voir aussi Haïti – Culture : Unité idéologique, politique dans les écrits et dans les actions chez Jacques RoumainPrésentation de Gouverneurs de la RoséeNote : Hugues Joseph est aussi agronome et vit à Port-au-Prince.

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