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jsaPar Gérald Bloncourt

En exclusivité

Spécial pour CSMS Magazine

Oui Gérald Bloncourt était là cette semaine à la Sorbonne à titre d’invité d’honneur lors du 3ème congrès des écrivains et artistes noirs. C’était un moment très émotionel pour celui que l’on appelle—à juste titre—le Doyen de la gauche haitienne. À 88 ans, Gérald, témoin des grands évènements de son temps, ne donne jamais l’impression que la vie doive être un jour aboutie. Non, pour lui, la mort c’est la continuité de la vie par d’autres moyens. Dr. Ardain Isma lui connait bien et récemment ils étaient tous les deux ensemble à Paris où Gérald lui a invité à diner chez lui dans une atmosphère profondément patriotique.

Gérald Bloncourt représente la quintessence d’une Haiti à construire, d’une Haiti qu’il nous faut à tous prix réaliser sa deuxième indépendance. À la Sorbonne cette semaine, Gérald nous rappelle encore une fois combien les idées de Jacques Stéphen Alexis s’avèrent si nécessaires aujoud’hui—à une période où notre chère patrie ne fait que patauger dans la boue du mépris et de la misère. L’article si-dessous est l’intervention de Gérald à la Sorbonne.       

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À Jacques Stephen Alexis, l’écrivain et le combattant, mon frère de lutte et d’espérance, assassiné sous la dictature des Duvalier et porté disparu en avril 1961:

Les peuples sont des arbres. Ils fleurissent à la belle saison. Et, d’efflorescence en floraison, la lignée humaine s’accomplit, poursuit son rude devenir germinant en direction de l’Homme lumière qui nous est promis au bout de la longue traversée.(J.S.Alexis)

JE VOUDRAIS ici évoquer la mémoire d’un de nos grands écrivains qui participa au 1er Congrès des Ecrivains et artiste noirs en 1956. Il figure d’ailleurs sur la célèbre photo au premier rang, le troisième à partir de la droite.

En 1961, il a disparu quelque part dans le nord-ouest de notre pays avec 4 de ses camarades (Charles Adrien-Georges, Guy Béliard, Hubert Dupuis-Nouillé et Max Monroe) Victimes des sbires de Duvalier père.

Je me souviens de ces soirées passées ensemble où nous parlions, en exil (nous étions en 1947), du pays, de nos luttes, de l’organisation de notre combat. Je me souviens comment, infatigablement, tu revenais sans cesse sur la nécessité de ne jamais dissocier le travail de l’ “écriture”, des tâches militantes qui pesaient à cette époque sur nos jeunes épaules. J’ai encore en mémoire ton respect profond de la “transmission par l’écriture, de la communication aux autres”.

Tu disais comment tu avais convenu avec toi-même “de ne commencer à publier que la trentaine passée, après avoir accumulé une somme suffisante d’expérience de la vie.

Par la suite, après la publication de ta première œuvre, “Compère Général Soleil”, tu expliquais les raisons qui t’avaient porté à te consacrer au roman:

“D’abord pourquoi ai-je choisi d’être romancier ? Bien sûr parce que cette activité me plaît, que la création romanesque me permet de trouver ma part de joie et d’en offrir un peu à mes compagnons de rêves et de galères. Il m’a semblé que le genre romanesque était le plus puissant dans le domaine littéraire de notre temps, qu’il me permettait d’appréhender l’homme et la vie dans leur réalité mouvante, de les expliquer et de contribuer à leur transformation. Le roman n’est pas seulement pour moi témoignage, description, mais action, une action au service de l’homme, une contribution à la marche en avant de l’humanité. La vie humaine est brève, j’ai eu le sentiment qu’en choisissant ainsi, par un travail et un effort constant, bénéficiant de critique fraternelle de tous, je pouvais contribuer à l’œuvre commune. Pour moi être romancier, c’est plus faire de l’art, c’est donner un sens à la vie”.

Et, inlassablement tu posais les vraies questions de la responsabilité de l’écrivain dans nos regions:

“Je crois que le romancier a, comme Antée, le besoin du contact vivifiant de sa terre natale et du climat des luttes objectives pour l’édification de son pays. Les fils de personne n’ont à mon sens aucune chance de se réaliser pleinement dans le roman”.

bloncourtaTu as plaidé pour ce que tu nommais “Le réalisme merveilleux des Haïtiens”, défendant avec passion ses origines, mais en reconnaissant lucidement et honnêtement — à l’encontre de certains — l’héritage des autres cultures :

“Comme on le sait, nègre, latino-américain et haïtien jusqu’à la moelle des os, je suis le produit de plusieurs races et de plusieurs civilisations. Avant tout et par-dessus tout, fils de l’Afrique, je suis néanmoins héritier de la Caraïbe et de l’Indien américain à cause d’un secret cheminement du sang et de la longue survie des cultures après leur mort. De la même manière, je suis dans une bonne mesure héritier de la vieille Europe, de l’Espagne, et de la France surtout. Ces deux dernières composantes sont décelables, dans ma raison, dans mon affectivité, comme dans ma sensibilité, indiscutablement. Et si j’ai choisi sans équivoque les familles humaines qui m’apparaissent comme les plus proches de moi, la famille nègre et la famille latino-américaine, avec une égale détermination, je ne suis nullement disposé à rien renier de mes origines. Je suis proche de la pensée et de la sensibilité française et la France m’a tant donné que j’ai l’obligation de rendre le peu que j’ai à offrir.”

Oui, Jacques, je m’en souviens encore, dès 1945, à l’époque où tu étais notre maître à penser, pour toute notre équipe groupée autour de toi, comment tu imaginais la création de notre glorieux journal “LA RUCHE”. À cette époque où tu m’avais chargé de convaincre Depestre de nous rejoindre, et que tu l’installais Rédacteur en Chef de notre hebdomadaire, tu posais déjà le fondement des réponses à nos interrogations: comment concilier notre lutte révolutionnaire et nos aspirations à la création artistique et littéraire ?

Tu as su démontrer à tous, allant jusqu’au sacrifice suprême que ton engagement politique a toujours été une des constantes de ta vie et de ton œuvre.

Tu nous disais comment tu percevais la vie culturelle de notre peuple, des peuples noirs et sous-développés. Comment tu la situais dans le contexte universel:

“Il importe de rappeler que c’est le roman occidental qui a joué le rôle de catalyseur pour la concrétisation des potentialités romanesque des autres cultures. La civilisation industrielle a donné un avantage initial aux cultures occidentales qui leur a permis de produire des romans répondant à la définition contemporaine avant les autres cultures.”

C’est pour cela que le champ romanesque était pour toi le lieu où les peuples comme Haïti avaient un défi à relever :

“Le roman est le genre littéraire le plus important de notre temps, c’est particulièrement dans le roman qu’il importe de montrer ce que nous sommes capables de faire “.

” Bien plus, il est même loisible de penser qu’avec les trésors de leurs formes culturelles jusqu’ici inemployées dans l’art professionnel, les peuples noirs et sous-développés sont aujourd’hui en mesure d’enlever pour un bout de temps l’initiative à l’Occident dans le rajeunissement et la découverte de formes artistiques nouvelles, éclairant ainsi le destin de l’art pour toute l’humanité. “

Tu as relevé ce défi Jacques, et de quelle fabuleuse façon ! Comme tu nous manques aujourd’hui. Combien j’aurais aimé que tu sois à nouveau parmi nous, pour nous aider à répondre à nos propres interrogations en ce qui concerne la voie à suivre, face à notre peuple en grande part, analphabète et aujourd’hui victime en plus, d’une effroyable catastrophe.

Notre rôle d’écrivains, face à cette situation? Pour qui écrire ? Pour cet Occident auquel nous n’avions rien à prouver, sauf encore peut-être de continuer à lui démontrer que le français n’était plus de loin l’apanage du peuple de France? Aujourd’hui il me semble encore nécessaire de mettre quelques points sur les “i” en prenant la mesure des ravages fait à notre peuple « zombifié » par 27 ans de dictature duvaliériste. Par tous ceux qui lui ont succédé, de dictatures en dictatures. Qu’avons nous à prouver si ce n’est que nous sommes capables de mobiliser l’immense solidarité dont le peuple haïtien a besoin? Également lui transmettre un peu de notre rêve?

Dès 1986, j’ai été au pays dont j’ai palpé la chair meurtrie. Je considérais l’urgence à agir pour émerger vers une Démocratie qui paraissait enfin possible. Je me suis mis à croire que notre rôle d’écrivain serait de parfaire cette “ORALITE” dont nous nous étions servis durant la Résistance à la Dictature. Le territoire entier était quadrillé par des stations radiophoniques. Partout, jusque dans les plus misérables bidonvilles, on utilisait des magnétophones à cassettes. J’ai pensé à l’époque qu’il fallait en promouvoir l’utilisation massive pour notre communication et notre création littéraire ORALE, à condition d’accorder à cette ORALITE autant d’attention et de réflexion que nous en accordions à l’esthétisme de notre écriture. Et que l’on me pardonne ce néologisme, ou mieux ce paradoxe, je pensais: « Il nous faut des ECRIVAINS DE L’ORALITE ! »

Je croyais, compte tenu de cette urgence, que cela valait la peine de s’atteler à cette étape nécessaire. Je croyais à cet engagement, à mes yeux, prioritaire.

Rassure-toi Jacques, nous n’abandonnerons pas le front de l’ECRIT et notre volonté de tout mettre en œuvre pour que l’alphabétisation de masse puisse enfin se réaliser. Il faut y réfléchir. Il faut que ce PARLER soit organisé avec autant de soins que nos livres. Voilà quel serait notre défi pour les temps à venir.

Jacques et tous les autres qui avez donné vos vies, sachez que nous sommes toujours fidèles à votre mémoire.

Jacques, je t’ai connu dès l’aube du combat. Je t’ai retrouvé à Paris dans ta petite chambre de la rue Pelleport. Je t’ai vu fabriquer des chapeaux pour survivre. Je t’ai écouté, m’abreuvant, me saoulant merveilleusement de ce que tu venais d’écrire, au fur et à mesure, à chacune de mes visites… J’ai pesé ton obstination, ta patience, ta lucidité, ton amour infini du pays et du peuple d’Haïti…

J’entends encore ton grand rire de nègre magnifique !

Gérald BLONCOURT

SORBONNE – 28 MAI 2014

Note: Gérald Bloncourt est l’auteur de nombreux ouvrages sur Haiti, son pays natal. Il vit à Paris depuis 1946. Il fut l’un des frères de combat du célèbre écrivain haitien Jacques Stéphen Alexis, porté disparus depuis 1961. Il peut être contacté à gerald.bloncourt@club-internet.fr .

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