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Par Gérald Bloncourt

 Nous publions dans son integralité ce texte qui nous est parvenu de notre ami de Paris, Gérald Bloncourt. Ce texte revèle les sentiments patriotiques et profonds d’un camarade qui a bien longtemps fait de la lutte pour la justice sociale son combat preféré. Port-au-Prince Nov et Déc 2007 

Onè e respè

 

Bonswa tout moun

 En cette soirée consacrée à la mémoire et à l’œuvre immense et universelle de Jacques Roumain, j’interviendrai en tant qu’acteur des événements de 1946 qui furent directement inspirés des idées généreuses de cet exceptionnel intellectuel haïtien.     Je remercie les organisateurs de cette rencontre et de cette invitation qui m’honorent.     Je n’aurai pas la prétention de retracer ici —dans les quelques instants de mon intervention —  la biographie de ce célèbre écrivain. D’autres au cours de ces colloques s’en seront chargés mieux que je n’aurais su le faire.     Je voudrais simplement centrer mon témoignage, en tant que contemporain, sur ces moments de l’histoire de notre pays où Jacques Roumain se révéla comme l’incontestable, je pourrais même dire l’incontournable  « Maître à penser ».     Il fut le premier à nous enseigner la philosophie marxiste qui nous permit, à cette époque, de mieux démêler les complexes rapports sociaux où nous évoluions. Grâce à son enseignement,  nous avons pu mieux appréhender les rapports de classes dans notre pays, nous avons pris conscience de nos responsabilités de jeunes, aspirant à une société plus juste, plus fraternelle et plus humaine.     J’avais à peine quatorze ans lorsque je compris, avec colère, que le monde qui m’entourait était rempli de vicissitudes.  Je découvrais le racisme et la pauvreté extrême d’une majorité noire, exploitée et méprisée. Gamin, j’avais connu les dernières années de l’occupation américaine. J’avais vécu péniblement leur présence insolente. J’avais vu ces « marines »  déambulant saouls, arrogants et violents dans les rues de Jacmel. J’avais entendu parler des « cacos » et de leur chef Charlemagne Peralte crucifié sur une porte, à la vue de tous, par la soldatesque états-unienne. Je me souviens particulièrement des inqualifiables «corvées» où nombre de nos compatriotes laissèrent leur santé et pour des milliers d’entre eux, leur vie.    Je me souviens encore du massacre de ces milliers de travailleurs haïtiens en République Dominicaine. Et c’est au cours d’une manifestation de protestation contre ces événements iniques que je rencontrais pour la première fois Jacques Stephen Alexis. Il y avait pris la parole et je fus convaincu,  après son intervention, de la nécessité de s’impliquer, de réagir, par la lutte, en un mot de s’engager, pour imposer une nouvelle politique respectueuse de notre souveraineté nationale et des Droits humains.    Plus tard en 1944, jeune peintre et graveur, j’eus le privilège d’être, avec Dewitt Peters, Albert Mangonès, Geo Remponeau, Maurice Borno et quelques autres — nous étions sept — fondateur du Centre d’Art qui devait mettre le feu aux poudres et contribua à l’explosion des « peintres du merveilleux ».    Avec Jacques Alexis que je revoyais quasi-quotidiennement, nous avions décidé d’organiser un groupe révolutionnaire pour mettre à bas la dictature qui sévissait  dans le pays.   René Depestre venait de publier son recueil « Etincelles ». Nous parvînmes à le convaincre de remettre en route « La Ruche », journal de la jeune génération que Théodore Baker avait fondé quelque temps auparavant. Quelques noms me reviennent à  l’esprit :  Gérard Chenet, Georges Beaufils, Rodolphe Moise, Kesler Clermont…    André Breton arriva  en Haïti à l’invitation de Pierre Mabille. Césaire l’avait précédé l’année d’avant. L’atmosphère était électrique. Ce fut le début d’une agitation extraordinaire qui aboutit aux « Cinq Glorieuses » de janvier 1946 et qui permit de « déchouker » le gouvernement Lescot.     Pour en arriver à ces événements, nous avions puisé auprès de Jacques Roumain et de ses compagnons — je cite entre autres : Antony Lespès, Edris St-Amand, Roger Mercier — le viatique idéologique qui nous permit de nous organiser et de parfaire notre analyse de la situation économique du moment. Nous pûmes définir une stratégie politique qui tenait compte scientifiquement de toutes ces données de luttes de classes que Jacques Roumain avait étayées depuis plusieurs années.     Elles se révélèrent justes et conformes à la réalité. Les événements révolutionnaires de Janvier 1946 firent date et furent le point de départ de toutes une série de luttes dans notre Amérique latine. Ils se poursuivent de nos jours et agitent les peuples de ces régions de l’Amérique du Sud.     À l’instar de la révolution victorieuse des esclaves et des affranchis en 1804 qui mirent à mal les troupes d’intervention françaises — première défaite des armées napoléonienne —  nous avions donné le signal qu’il était possible de secouer le joug des impérialistes  et des exploiteurs de tout poil, et ainsi ouvrir la voie vers une Démocratie conséquente pour nos peuples.     Jacques Roumain a été pour nous l’exemple même du courage et de l’abnégation. Méprisant ses propres intérêts et privilèges pour se consacrer totalement à l’émancipation et à la dignité de son peuple.  Il accepta d’être rejeté par sa propre classe sociale et de subir la répression et la prison. Sa santé en fut ébranlée et sa vie a été de courte durée. Né le 4 juin 1907 à Port-au-Prince il mourut en 1944 à l’âge de 37 ans.     Il a laissé une œuvre considérable.  Les autres orateurs auront, je n’en doute pas, l’occasion de vous parler en détail des nombreux ouvrages et études qu’il a rédigées.     Il me semble pourtant important d’insister sur son impérissable et combien actuel « Gouverneurs de la Rosée ». Ce livre est littéralement le soc d’une charrue labourant magistralement cette langue française en ouvrant le sillon d’une langue nouvelle dans ce « français-pluriel », révélant nos racines culturelles, notre propre sensibilité quant au verbe, notre propre musique quant au  parler. Il y a du tambour dans ses phrases, de la sueur, du manioc, des sapotilles, du tafia et du clairin dans chacun de ses mots. Il y a nos mornes, nos cocotiers, même le son du lambi. Il y a ce sens profond du natif-natal.    Grâce aux éditions « Le Temps des Cerises » cet ouvrage a été réédité. Je vous convie vraiment à l’acheter, à l’offrir et à le faire connaître.    C’est avec la première édition française, celles de 1946 aux Editeurs Français Réunis que Gouverneurs de la Rosée va pouvoir toucher un public international.    André Breton l’avait lu lors de son passage en Haïti en décembre 1945, et avait fait l’éloge de « ce chef-d’œuvre » devant le Club Savoy.    En 1944 il est édité par l’Imprimerie de l’Etat dans la Collection Indigène.    En 1946 à Paris, par les Editeurs Français réunis.    En 1948 à Paris encore, par le Club français du livre.    En 1964 à Moscou aux Editions du Progrès.    En 1977 en Martinique par les Editions Gros Deshormaux    En 1989 en Algérie par Unita de Reghaïa    En 1997 en Floride par Coconu Creek    En 1998 par le Groupe Beauchemin.    Il est traduit en Albanais, Allemand, Anglais, Danois, Espagnol, Grecque, Hongrois, Israélien, Italien, Lithuanien, Néerlandais, Polonais, Portugais, Roumain, Russe, Serbo-croate, Tchèque, Vietnamien, Créole Haïtien, et encore bien d’autres langues    Il a fait l’objet de plusieurs adaptations au théâtre, deux cinématographique et radiophonique.    Toutes les encyclopédies ayant trait à la littérature d’Outre-mer en langue française, lui font une place de choix. Des thèses de doctorat pour plusieurs universités lui ont été consacrées.    En si peu de temps, il m’est impossible de vous dire tout de la célébrité de ce livre. Je vous invite à vous référer au travail de Léon François Hoffman qui a consacré un important ouvrage à l’œuvre de Roumain.    Je vous invite à vous  procurer, un exemplaire de « Gouverneurs de la Rosée ». Faites vous un devoir de l’offrir à l’une de vos connaissances.    Pour conclure je voudrais ajouter que Jacques Roumain a été le fondateur du Bureau d’Ethnologie qui a permis de mieux connaître les civilisations qui ont précédé la découverte de notre pays par Christophe Colomb et ses caravelles espagnoles.  Son travail a aidé à mieux comprendre nos origines et à expliquer ce creuset culturel qu’est devenu Haïti avec l’arrivée de près de trente ethnies d’Africains durant la traite des Noirs. Il a aidé à connaître le premier génocide du monde qu’a été la liquidation de plus d’un million de Taïnos par les envahisseurs européens.    Jacques Roumain que j’ai connu lors de mes 16 ans m’a semblé à cette époque un homme simple et modeste.    Je me souviens de lui dès 1942, lorsqu’il fit publier la dernière lettre de mon frère Tony écrite de la prison de la Santé avant d’être fusillé par les nazis au Mont-Valérien le neuf mars de cette terrible année. Roumain avait dit à l’époque que « c’était une grande chose » et qu’il fallait le faire connaître. Mon frère en effet était venu à Paris en 1938 pour y poursuivre ses études. Il fit partie des premiers résistants et fut l’un des 7 premiers fusillés. Il n’avait que 21 ans.    Dans ce dessein Roumain est venu chez moi pour connaître ma famille. A cette occasion nous avons longuement parlé. Ses propos étaient clairs et empreints d’une profonde fraternité. C’est peut-être ce jour là que j’ai compris que la « modestie » devait être la qualité essentielle de ceux qui s’engagent dans la lutte révolutionnaire. Roumain était un homme de coeur, sensible au dénuement des humbles, amoureux de sa patrie et des autres peuples du Monde. Là encore, lors de nos échanges j’ai pu comprendre — pour reprendre la célèbre expression de Jaurès – qu’ «un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d’Internationalisme y ramène».    Après cette rencontre je me suis mis à dévorer littéralement l’oeuvre de Roumain.    J’ avais environ 18 ans lorsque j’ai lu «Gouverners de la Rosée» pour la première fois. C’est une histoire émouvante qui nous dépeint de façon réaliste la vie des paysans haïtiens. Son écriture est empreinte d’un profond humanisme et il nous montre sans grandiloquence que pour s’en sortir de cette misère profonde il n’y a que la lutte. Que l’homme se forge par lui-même face à cette fragilité absolue de l’existence qui lui est imposée et que seule la volonté humaine peut dénouer. Ce livre résonne comme les tambours des combites. Il exhale le chant des cérémonies vaudoues et nous décrit cette terre cahotique d’Haïti où l’on continue à se battre encore aujourd’hui pour l’eau, même à Port-au-Prince en 2007 !    Depuis qu’il est revenu de Cuba où il a travaillé comme coupeur de canne, Manuel, le héros de  son livre, le fils de la vieille Délira, hume les ravines pour trouver l’eau précieuse qui fertilisera de nouveau la terre et réconciliera les paysans entre eux. L’individualisme, la misère, le désespoir, la haine entre frères de même classe auront peut-être raison de sa volonté. Mais Manuel  ne baisse pas les bras, il refuse la résignation et le découragement. A Cuba, il a appris qu’on pouvait se battre et que la solidarité entre les hommes portait des fruits. Alors il cherche, tous les jours, il gratte la terre avec ses mains puissantes pour faire jaillir la source miraculeuse cachée quelque part, là, sous la terre, sous leur misère à tous.    La rencontre avec Annaïse décuple sa force, il rêve de lui offrir un avenir et de ramener la vie dans la plaine.      Manuel sait que les sacrifices aux loa, les dieux vaudous, ne servent à rien, le sang des poules et des cabris ne peut pas faire tomber la pluie. Alors il doit trouver l’eau bénite, mais cette fois, c’est au prix d’un sacrifice humain que la terre sera fécondée. Ce sacrifice-là, aussi involontaire soit-il, n’a pas été voulu par les dieux mais par l’homme et sa déraison. Pourtant il transformera la tragédie finale en victoire triomphale sur les éléments : l’eau coulera dans le canal creusé par les paysans enfin réconciliés, la plaine aride se couvrira de verdure et les lauriers roses et blancs refleuriront dans les jardins.     Fondateur du premier Parti communiste haïtien, romancier, poète, Jacques Roumain a également créé le bureau d’ethnologie haïtien qui a permis de comprendre les origines de la population haïtienne. Résistant de la première heure contre l’occupation américaine, ce fils de grand propriétaire terrien et petit-fils d’un président de la république haïtienne a connu la prison mais occupé aussi des fonctions de diplomate. Son chef d’œuvre « Gouverneurs de la rosée » fut publié en Haïti en 1944, à peine quelques mois après sa mort, et en 1946 en France.     Il m’est impossible de tout vous dire sur l’oeuvre gigantesque de Jacques Roumain. Des dizaines et des dizaines de récits, de nouvelles, d’articles, de poèmes. Les Fantoches, La Montagne encorcelée et tant d’autres titres encore….    Après avoir connu Roumain je ne pouvais plus voir le pays de la même façon. Il m’avait fait pénétrer dans les profondeurs de ses racines. Je ne voyais plus du même oeil ces chaumières blotties dans le massif de la Selle, ces files de paysannes à la demarche altière et gracieuse longeant les ravines du Morne Bourette, avec en équilibre sur la tête, de lourds panniers chargés de vivres pour le marché de Kenskoff. Je découvrais avec émotion ces femmes et ses hommes, dignes et fiers, et comprenait pourquoi Roumain avait pris fait et cause pour ces gens du peuple et désirait que leurs conditions d’existences fussent moins pénibles et qu’une société plus juste soit instaurée.    Jacques Roumain n’a jamais baissé les bras et à son exemple les jeunes de la Ruche en 1946 ont tenté de metre en pratique cette volonté de justice sociale.    J’espère, quant à moi, ne m’être jamais départi de ce rêve, de cette volonté de tout mettre en oeuvre pour y parvenir.   Ma jeunesse a été forgée par l’exemple de cet illustre écrivain  et par aussi ceux que j’ai cité précédemment.    Jacques Roumain, Tony Bloncourt, et Jacques Stephen Alexis. Trois êtres, dont les vies m’ont aidé  à me convaincre qu’un jour viendra où «l’Homme ne sera plus un loup pour l’Homme» et que —comme l’a écrit Péri avant d’être fusillé par les nazis — se lèveront les lendemains qui chantent.    Pour terminer mon intervention je me permettrai de vous lire un poème écrit à Port-au-Prince, en décembre 1986, où je cite Jacques Roumain.Voir aussi Haïti – Culture : Unité idéologique, politique dans les écrits et dans les actions chez Jacques RoumainPrésentation de Gouverneurs de la Rosée

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