30.4 C
New York
Saturday, July 2, 2022

HAITI COULEUR, HAITI DOULEUR

 Autour de la mémoire de Jacques Stephen Alexis, Miami – Avril 2006

Par Gérald Bloncourt 

 Finie !… Terminée !… l’immonde dictature et son cortège révoltant d’infamies!..Il est parti!… Tombé!… “Barré”!… “Chappé”!… “Déchouké”! par des foules mains nues, faisant la peau au désespoir !…Nous avons tous, ces jours historiques, été accrochés, pendus au téléphone, à la radio, à la télé, heure par heure, pour suivre le film de sa chute!…Nous avons ri et pleuré à la fois !…J’ai été ces heures durant, tout à la joie de ce peuple qui m’a collé aux tripes toute ma vie!… De mon peuple, qui m’a mené à ses côtés dans la subversion, dans la clandestinité de ses luttes… Qui m’a mené au bout de moi-même, me faisant connaître tout à la fois, la tolérance et l’intolérance, la patience et l’impatience, l’amour et la haine et, en fin de compte, le courage d’être et de participer…Finie, la dictature de père en fils!… Finie la guignolesque et sanglante barbarie héréditaire!… Allo l’enmerde Duvalier!… Ko languèt’ manman’ou!…C’était, souvenez-vous, le 7 Février 1986!…Quarante années d’exil, de bannissement, ont été rayées, effacées et, brusquement naissait l’espoir d’un retour possible!…Quarante années ont coulé, presque jour pour jour!…** *Je me souviens!… C’était le 28 Janvier 1946…Ce matin-là, il n’y avait que le vide des voix-fantômes par les rues de la ville qu’on fusillait en moi, il n’y avait que l’écho des bruits, que l’ombre des uniformes, que la veille et les avant-veilles de ce matin de février, que le passé, que des lambeaux de souvenirs. Mon coeur meurtri déchirait en cadence des sentiments brûlés. Le monstre prit son essor et du hublot, oeil étonné encore, ouvert sur Port-au-Prince, j’embrassais la rade, l’île de la Gonâve, le Morne l’Hôpital… L’horizon bascula quand l’avion prit son cap… Et la Saline, Bel-Air, se mirent en page une dernière fois… Port-au-Prince mosaïque de la misère, saignant à mort de tous ses bidonvilles, tuiles-fer-blanc-rouillés à l’infini… Le ciel était immense… Je suis venu au monde. J’avais pourtant vingt ans!…Je partais vers ces quarante années de manque-à-vivre sur ma terre-natale !… les fantômes reviennent qui ne m’ont d’ailleurs jamais quitté, zébrant mon souvenir de cicatrices ineffaçables.** *Ce 7 février 1986  j’ai tourné une page. Une longue et lourde et page… Soixante années de mon épiderme haïtien, de mes os caraïbes, de mon âme antillaise… Le métèque, le sang-mêlé, le quart-de-nègre, l’Européanisé par force majeure, arrivait au terme du voyage qu’il s’était fixé… Au seuil d’une Liberté convoité, espérée, guettée, attendue, désirée, voulue, conquise…Je pouvais, enfin libre de ce cauchemar de la dictature, tenter de dire à ceux qui restaient, à ceux qui venaient et qui étaient à venir comme vous aujourd’hui, le calvaire des contradictions vécues, le poids des coups reçus, la découverte des mesquineries, du sectarisme, des incompétences, de l’aveuglement, des intrigues, de l’ambition pernicieuse du pouvoir…Je pouvais enfin dire aussi ma fraternité profonde à ceux qui, enfin, comme moi, avaient pu rejoindre le pays, continuant la lutte pour une Haïti libre et démocratique.À toi, aussi, le clandestin, l’illégal, le sans nom, réfugié en France, que j’avais connu il y a tant de siècles, dans la tourmente de ton arrivée à Paris, rescapé des bagnes et de l’enfer! À toi encore, camarade  X, happé par la répression en pleine mission révolutionnaire, resurgi de la nuit et combattant infatigable de la Liberté.À toi, cet autre “untel” qui fut mon ami, et qui le demeurera dans mon souvenir, compagnon de lutte, jusqu’au bout de mon affection. Surgissant à l’aube ou aux étoiles pour un contact, une rencontre, armé de ton sourire, de ta foi en notre lutte, soutenu par tes béquilles de poliomyélitiques avec lesquelles tu parcourrais le monde à la recherche d’alliances pour nos militants  indomptés… À toi, au créneau , jusqu’à ton dernier souflle, en plein combat, pour défendre notre démocratie naissante et tellement menacée…Et puis à tous ceux que nous avons retrouvés, constamment, fidèles, dans notre coriace famille de patriotes…Vous mes amis, mes frères et tous les autres que je ne sais plus nommer, que je ne peux plus nommer, et que je  voudrais pourtant tellement nommer, pour dire surtout le prix que vous avez si dramatiquement payé…Le souvenir de deux d’entre eux m’ont pourtant, plus que d’autres, hanté, durant ces journées fantastiques :Celui d’Ulrich!….Ulrich le grand!… Grand par sa dimension de sa vie d’exemple pour nous tous!  Ulrich Joly pour le nommer entièrement! Cet homme qui a passé dix ans de sa vie à Fort-Dimanche, le Matahausen de chez nous !… Cet homme, militant syndical, arrêté, battu, torturé, analphabète, se cultivant dans la nuit des cachots, pour devenir dans son domaine, écrivain des luttes de son peuple!…Oui, mon compagnon, ce fut ce jour-là, pour beaucoup, ta propre victoire ! Et de la terre de France où repose ta dépouille, j’ai fait le serment que ton nom vivrait sur les mornes d’Haïti !…L’autre, que je voudrais évoquer, a été cet être exceptionnel qui fut, pour beaucoup d’entre nous, et pour moi particulièrement, une sorte d’étoile-guide  de la lutte contre la dictature.Je veux nommer Jacques Stephen ALEXIS. Je veux parler de Jacques la Colère, Jacques des “Cinq Glorieuses” de Janvier 1946, Jacques de “LA RUCHE” notre journal d’étudiants, de Jacques qui a su ô combien! reprendre le flambeau de notre grand écrivain Jacques ROUMAIN, pour ne plus le lâcher… malgré la mort!…Pourtant Jacques, tu es plus que jamais aujourd’hui encore, parmi nous. Ton ombre plane, toi qui a donné le meilleur de toi-même — et avec quel génie! — dans chacun de tes livres !Qu’est-il devenu mon ami, mon compagnon, dont aucune preuve légale de sa mort n’a jamais été fournie ?Il est officiellement porté disparu quelque part dans le nord-ouest de notre pays… Jacques Alexis le noir, avec ses camarades Dupuis NOUILLÉ le mulâtre, Max MONROÉ le Catholique fervent, Karl BELIARD l’ancien Déjoïste, Charles-Adrien GEORGES, l’ancien Fignoliste, le militant exalté, pur…Vous aviez mis de côté ce qui pouvait vous diviser… et recherché ce qui pouvait vous unir… Vous aviez trouvé cette cause commune : lutter contre la dictature sanguinaire, contre les exactions des tontons-macoutes, le viol, le pillage, lutter pour la restauration des libertés publiques en Haïti…Non ! Votre geste ne restera pas inconnu! vos noms tombés dans l’oubli! Le Peuple haïtien se souviendra toujours de ces cinq braves qui disparurent quelque part sur le sol de la patrie… sans jamais avoir été jugé, vilement torturé, par les Daniel Beauvoir et autres sicaires à la solde de Duvalier… Combien ont-ils été? Combien sont-ils aujourd’hui ?…Non!… Jacques et tous les autres, aucun patriote haïtien ne vous oubliera !…Pour moi, tu as été le symbole vivant du courage, de l’abnégation, de la modestie et du sacrifice.Je t’ai connu dès l’aube du combat. Je t’ai retrouvé à Paris dans ta petite chambre de la rue Pelleport. Je t’ai vu fabriquer des chapeaux pour survivre. Je t’ai écouté, m’abreuvant, me saoulant merveilleusement de ce que tu venais d’écrire, au fur et à mesure, à chacune de mes visites… J’ai pesé ton obstination, ta patience, ta lucidité, ton amour infini du pays et du peuple d’Haïti… Je t’ai connu jeune papa de ta petite Florence et compagnon de sa maman Françoise…J’entends encore ton grand rire de nègre magnifique !Je me souviens encore de ces soirées passées ensemble où nous parlions du pays, de nos luttes, de l’organisation de notre combat. Je me souviens comment, infatigablement, tu revenais sans cesse sur la nécessité de ne jamais dissocier le travail de l’ “écriture”, des tâches militantes qui pesaient à cette époque sur nos jeunes épaules. J’ai encore en mémoire ton respect profond de la “transmission par l’écriture”, de la “communication aux autres”.Tu disais comment “tu avais convenu avec toi-même de ne commencer à publier que la trentaine passée, après avoir accumulé une somme suffisante d’expérience de la vie.”Par la suite, après la publication de ta première oeuvre, “Compère Général Soleil”, tu expliquais les raisons qui t’avaient porté à te consacrer au roman :” D’abord , disais-tu, pourquoi ai-je choisi d’être romancier ? Bien sûr parce que cette activité me plaît, que la création romanesque me permet de trouver ma part de joie et d’en offrir un peu à mes compagnons de rêves et de galères. Il m’a semblé que le genre romanesque était le plus puissant dans le domaine littéraire de notre temps, qu’il me permettait d’appréhender l’homme et la vie dans leur réalité mouvante, de les expliquer et de contribuer à leur transformation. Le roman n’est pas seulement pour moi témoignage, description, mais action, une action au service de l’homme, une contribution à la marche en avant de l’humanité. La vie humaine est brève, j’ai eu le sentiment qu’en choisissant ainsi, par un travail et un effort constant, bénéficiant de critique fraternelle de tous, je pouvais contribuer à l’oeuvre commune. Pour moi être romancier, c’est plus que faire de l’art, c’est donner un sens à la vie”.Et, inlassablement tu posais les vraies questions de la responsabilité de l’écrivain dans  nos régions :” Je crois — ajoutais-tu — que le romancier a, comme Antée, le besoin du contact vivifiant de sa terre natale et du climat des luttes objectives pour l’édification de son pays. Les fils de personne n’ont à mon sens aucune chance de se réaliser pleinement dans le roman”.Tu as plaidé pour ce que tu as appelé “Le réalisme merveilleux des Haïtiens”, défendant avec passion tes origines, mais en reconnaissant lucidement et honnêtement — à l’encontre de certains — l’héritage des autres cultures :” Comme on le sait, expliquais-tu, nègre, latino-américain et haïtien jusqu’à la moëlle des os, je suis le produit de plusieurs races et de plusieurs civilisations. Avant tout et par-dessus tout, fils de l’Afrique, je suis néanmoins héritier de la Caraïbe et de l’Indien américain à cause d’un secret cheminement du sang et de la longue survie des cultures après leur mort. De la même manière, je suis dans une bonne mesure héritier de la vieille Europe, de l’Espagne, et de la France surtout.  Ces deux dernières composantes sont décelables, dans ma raison, dans mon affectivité, comme dans ma sensibilité, indiscutablement. Et si j’ai choisi sans équivoque les familles humaines qui m’apparaissent comme les plus proches de moi, la famille nègre et la famille latino-américaine, avec une égale détermination, je ne suis nullement disposé à rien renier de mes origines. Je suis proche de la pensée et de la sensibilité française et la France m’a tant donné que j’ai l’obligation de rendre le peu que j’ai à offrir.”Oui, Jacques, je m’en souviens encore, dès 1945, à l’époque où tu étais notre maître à penser, pour toute notre équipe groupée autour de toi, tu venait d’imaginer la recréation de cette feuille crée par Baker pour en faire cet outil qui devait devenir notre glorieux journal “LA RUCHE”.  Je me souviens de cette époque où tu m’avais chargé de convaincre Dépestre de nous rejoindre, et qui fut installé Rédacteur en Chef de notre hebdomadaire. Déjà là, tu posais  le fondement des réponses à nos interrogations : comment concilier notre lutte révolutionnaire et nos aspirations à la création artistique et littéraire ? Tu as su démontrer depuis, à tous, allant jusqu’au sacrifice suprême, que ton engagement politique a toujours été l’une des constantes de ta vie et de ton oeuvre.Tu nous disais comment tu percevais la vie culturelle de notre peuple, des peuples noirs et sous-développés. Comment tu la situais dans le contexte universel :” Il importe de rappeler que c’est le roman occidental qui a joué le rôle de catalyseur pour la concrétisation des potentialités romanesques des autres cultures. La civilisation industrielle a donné un avantage initial aux cultures occidentales qui leur a permis de produire des romans répondant à la définition contemporaine avant les autres cultures.”C’est pour cela que le champ romanesque était pour toi le lieu où les peuples comme Haïti avaient un défi à relever :” Le roman est le genre littéraire le plus important de notre temps, c’est particulièrement dans le roman qu’il importe de montrer ce que nous sommes capables de faire “. ” Bien plus, il est même loisible de penser qu’avec les trésors de leurs formes culturelles jusqu’ici inemployées dans l’art professionnel, les peuples noirs et sous-développés sont aujourd’hui en mesure d’enlever pour un bout de temps l’initiative à l’Occident dans le rajeunissement et la découverte de formes artistiques nouvelles, éclairant ainsi le destin de l’art pour toute l’humanité. “Tu as relevé ce défi Jacques, et de quelle fabuleuse façon ! Comme tu nous manques aujourd’hui. Combien j’aurais aimé que tu sois à nouveau parmi nous, pour nous aider à répondre à nos propres interrogations en ce qui concerne la voie à suivre, face à notre peuple à 90% analphabète. Notre rôle d’écrivains, face à cette situation ? Pour qui écrire ? Pour cet Occident auquel nous n’avons rien à prouver, sauf encore peut-être de continuer à lui démontrer que le Français n’est plus de loin l’apanage du peuple de France ? Sans doute faut-il encore mettre quelques points sur des “i” encore à convaincre ? Mais à notre peuple, Jacques ? À notre peuple zombifié par 27 ans de dictature et par les multiples continuateurs du duvaliérisme ? Qu’avons-nous à prouver si ce n’est que nous sommes capables de mobiliser l’immense solidarité dont il a besoin ? Également lui transmettre un peu de notre rêve ?Neuf fois, depuis 1986, je suis rentré pays dont j’ai palpé la chair meurtrie.Il y avait — me semblait-il— une telle urgence à agir pour émerger vers une Démocratie enfin possible, que je me suis mis à croire que notre rôle d’écrivain serait de parfaire cette “oralité” dont nous nous étions servis durant la Résistance à la Dictature. Le territoire entier était quadrillé par des stations radiophoniques. Partout, jusque dans les plus misérables bidonvilles étaient utilisés des magnétophones et des cassettes. Je pensais qu’il nous fallait en promouvoir l’utilisation massive pour notre communication et notre création littéraire ORALE, à condition d’accorder à cette Oralité autant d’attention et de réflexion que nous en accordions à l’esthétisme de notre écriture. Et que l’on me pardonne ce néologisme, ou mieux ce paradoxe :  j’affirmais dans ces années là qu’il nous fallait des écrivains de l’Oralité !Je croyais, compte tenu de cette urgence que j’évoquais, que cela valait la peine de s’atteler à cette étape nécessaire. Je croyais à cet engagement,  à mes yeux, prioritaire.Mais rassure toi Jacques, je n’avais pas l’idée d’abandonner  le front de l’ÉCRIT. Je considérais que nous étions pour l’instant à réfléchir sur celui du PARLER. Ce PARLER que nous aurions voulu organiser avec autant de soins que nos livres. Voilà quel aurait été notre défi pour les années à venir.Jacques et tous les autres qui ont donné vos vies, sachez que nous sommes toujours au combat, fidèles à votre mémoire.Grâce à vous et à tous ceux, les plus humbles et les inconnus, qui sont tombés pour Haïti.Haïti, dont il faut parler des cicatrices !Près de soixante mille morts et disparus dans les geôles sinistres, tel Fort-Dimanche.Il faut y ajouter le chiffre horrible avoué par l’ONU : les 500.000 victimes de la faim, de la soif, de la maladie… Victimes directes de cette abominable dictature!… Et tous ceux qui ne pourront jamais être comptabilisés : les boat people qui ont sombré dans le Canal du Vent, à portée de Cuba, ou ceux dont les corps ont échoué sur les plages paradisiaques de Miami, rappelant à la conscience nord-américaine la responsabilité complice de ses gouvernements. Tous ceux qui ont péri sous les dictatures sanglantes des Cedras et des autres.Haïti, dont il a fallu clamer qu’un enfant sur deux n’atteignait pas à cette époque, l’âge de quatre ans ! Que l’espérance moyenne de vie de la population avoisinait seulement les quarante ans ! Que soixante pour cent au moins de la population survivait au seuil de l’impossible. Haïti, aux peintres magiques, connus du monde entier, dont 90% de la population est pratiquement toujours analphabète.Haïti, où, à l’Hôpital Général de Port-au-Prince, les gens crèvaient souvent à deux dans un lit conçu pour recevoir un seul malade !Haïti où chaque nuit, plus de 100.000 personnes dormaient sur les trottoirs de la capitale.Haïti, aux familles déchirées par l’exil ! Plus d’un million à New York, 80.000 à Miami, autant au Canada. Des dizaines de milliers au Mexique, à Panama, au Honduras, au Venezuela, en Algérie, à Dakar, en France, en Suisse, en Belgique et jusqu’en Espagne. Des Haïtiens, des Haïtiennes, partout dans le monde !Et, face à ce peuple détruit jusque dans ses profondeurs humaines, l’insolente fortune de Jean-Claude Duvalier estimée à l’époque à 850 millions de dollars. Sans parler des châteaux et de tous ses biens camouflés sous des prête-noms, à l’étranger, en France notamment.A raison de 5.000 dollars par mois, il  aurait fallu 13.333 ans, , pour que ce criminel puisse dépenser sa fortune ! Et je ne compte pas les intérêts produits !Et ce voleur, cet assassin, qui la veille de son départ a encore laissé faire d’autres crimes, s’est vautré impuni, dans le luxe le plus provocant, en France même, allant jusqu’à se montrer au Festival d’Avignon par exemple, ou dans les meilleurs restaurants de la Côte d’Azur ! Ses émissaires allaient et venaient en toute liberté à travers la France et se rendaient quand ils le voulaient en Haïti.Aujourd’hui on le dit ruiné! Cela ne l’empêche pas d’inviter au restaurant quelques-uns de ses servi-teurs qu’il tente de mobiliser contre le Comité que nous avons formé pour réclamer son jugement. Cela ne l’empêche pas d’inviter des journalistes que ses gardes du corps amènent en voiture dans ses demeures secrètes pour l’interviewer et l’aider à se moquer de ceux qui luttent contre son impunité.Cela ne l’empêche pas de nos jours  — avec quelle indecence ! — de revendiquer sa place dans les combats politiques d’aujourd’hui et même d’envisager son retour au pays.Depuis sa chute nous avons constamment réclamé justice pour notre peuple!Qu’en est-il ajourd’hui ? Jacques, mon vieux compagnon, ton regard nous manque pour éclairer notre réflexion. Les désillusions nous assaillent et s’acharnent à ébranler notre volonté de poursuivre la lutte. Haïti semble sombrer toujours plus loin dans la violence et le chaos. Les dictatures ont succédé aux dictatures. Les troupes étrangères stationnent dans notre pays. Notre peuple n’en peut plus de terreur et de misère. Aurais-tu toujours cette foi qui nous faisait nous transcender ? Serais-tu ajourd’hui, autant que moi, habité par une sorte de sournoise désespérance ? Serais-tu, comme moi, sur le point de baisser les bras ?Seul le souvenir de notre combat m’anime heureusement encore, et c’est pour toi, mon camarade, que j’ai répondu à l’invitation de nos amis de Miami. Pour tenter de restituer ce qui t’animait et que tu m’as insufflé. Que des compatriotes plus jeunes veuillent aujourd’hui te rendre hommage me conforte dans l’idée que la flamme que nous avons tenue ensemble en 1946 n’est pas éteinte. Une fois de plus, avec ta présence à mes côtés je me sens plus que jamais responsable de transmettre autant que je le peux cet idéal pour lequel tu as héroïquement donné ta vie.Jacques Stephen Alexis fut un de ces grands écrivains qui ont mis leur talent au service de leur engagement sans jamais faillir et il demeure l’exemple même de l’homme de lettres qu’il faut à notre pays.** *Je pourrais vous parler de tous ces autres écrivains qui font la gloire de notre culture, de tous ces éminents  personnages qui ont contribué à leur façon, à l’enrichissement de notre patrimoine culturel. Qu’aurais-je à dire en fait de leur brillante production si ce n’est de la louer et d’apporter ma pierre dans ce concert des critiques littéraires qui rend hommage à nombre d’entre eux.Je pourrais disserter à l’infini sur les oeuvres de Jacques Roumain, René Bélance, Morisseau-Leroy, Paul Laraque, Philippe Thoby-Marcelin, Hamilton Garoute, Roger Dorsainville, Franck Fouché, Louis Neptune, Anthony Lespès, Luc Grimard, Edris Saint-Amand, Marie Chauvet, Jean-Claude Charles, Serge Legagneur, Franck Etienne, Anthony Phelps, Roger Gaillard, Gérard Etienne, René Philoctète, Emile Olivier, Roussan Camille, Jean Métellus, Dany Lafferriere,  Louis Philippe Dalembert, Jean Richard Laforêt, Edwige Dandicat  etc… si nombreux qu’il m’est impossible  les citer tous ici.Pour Duraciné Vaval, en 1933,  ce qui “caractérise notre littérature en ses multiples manifestations, c’est qu’elle constitue une littérature militante, une littérature d’action”. Je ne saurais mieux dire.Le critique espagnol Luis Marinas Otero, en 1968,  a bien rendu compte aussi de la situation dans son article “Evolucion del pensamiento haitiano” (L’évolution de la pensée haïtienne) : “Il serait vain de chercher dans la littérature haïtienne la création pure ; c’est une littérature de combat, une réaction contre le présent, une exaltation du passé, de la patrie et de la race, qui subit continuellement le contrecoup des événements politiques. Ne sont épargnés ni les historiens ni les critiques littéraires, toujours passionnées et jamais neutres en Haïti ; aussi la politique intérieure, la politique étrangère, la situation internationale et l’attitude du pouvoir envers les deux groupes raciaux du pays – noir et mulâtre – conditionnent-ils toute la production littéraire, même celle des écrivains en apparence les plus détachés et les plus objectifs. Presque toute oeuvre haïtienne, réussie ou pas, est engagée.”Mais je m’en voudrais de ne pas parler de l’écriture la plus populaire, je veux dire la peinture. En fait la “littérature graphique”, si je peux employer ce terme, est à mes yeux  l’écriture la plus édifiante de notre peuple en majorité analphabète. C’est une écriture qui dit l’Histoire avec un grand H, qui dit le rêve, l’espoir et qui narre aussi la vie quotidienne. C’est dans sa majeure partie l’écriture des humbles. La littérature de nos paysans.Parler des peintres haïtiens, c’est parler de tout un peuple.Du fond de sa mémoire africaine, de son vaudou, de son histoire révolutionnaire, de ses cicatrices quotidiennes, ont surgi les mille regards du défi à la désespérance.Un gigantesque “combite” de l’Art a dévalé les mornes, voilà bientôt soixante ans, éblouissant le monde.Il a fallu l’étincelle — ce fut à l’époque le “CENTRE D’ART”, Dewitt Peters et ses amis — pour mettre le feu aux poudres d’un génie créateur qui explose de ses “naïfs” et de ses “modernes” tous issus d’une même lignée d’un imaginaire du merveilleux.Haïti, peinte par ses fils et ses filles, c’est un fond de tam-tam qui s’insinue en rythmes séculaires dans nos consciences.C’est une magique “prise de possession” de notre fragile savoir.C’est l’étonnante parenthèse ouverte à fleur d’incertitude de nos interrogations, pour ne plus jamais se refermer, ou alors, dans l’infini de notre devenir.Toutes les errances du verbe, angoissées, angoissantes, ne répondront jamais aux questions posées par le pourquoi, le comment d’une telle création.Sans doute, savons-nous confusément qu’un seul mot est dénominateur commun possible de toutes ces quêtes : ESPOIR.Encore qu’il faille — en ce qui concerne ce peuple généreux — ne pas omettre son naturel corollaire : LA DIGNITÉ.Le 14 mai 1944 est inauguré à Port-au-Prince, le CENTRE D’ART. En Février 1945, un paysan du Nord, Philomé OBIN, envoie sa première oeuvre décrivant avec une perspective enfantine, mais avec une précision d’orfèvre, l’arrivée de Franklin Roosevelt au Cap-Haïtien pour mettre fin à l’occupation américaine vaillamment combattue par le peuple haïtien et ses célèbres “cacos”, dont l’un des chefs prestigieux, Charlemagne Perralte fut crucifié par les “marines” des Etats-Unis.Cette découverte fut pour les fondateurs du CENTRE D’ART la révélation de la peinture “naïve” haïtienne qui couvait dans le pays. Ils comprirent qu’il fallait à tout prix la faire connaître et la stimuler.En 1947, André BRETON dans “SURREALISME et PEINTURE” parle des peintres haïtiens. Il achète douze toiles d’Hector Hyppolite. Le voyage d’André BRETON en Haïti, précédé par celui d’Aimé CéSAIRE, est un des événements importants dans les milieux de l’intelligentsia haïtienne.Toute la jeunesse étudiante est, à cette époque, réceptive de tout ce qui vient de France. La guerre vient de s’achever en Europe et Pierre Mabille, attaché culturel français a fait connaître les grands poètes de la Résistance : éLUARD, ARAGON.PRéVERT fascine les jeunes. PICASSO n’est plus sphinx, mais créateur, engagé socialement et politiquement.L’état d’esprit est tel à cette époque qu’il est possible de réserver aux peintres-paysans un accueil digne de leur création. Le Cubain Wilfredo LAM expose au CENTRE D’ART. C’est un véritable triomphe.Les peintres du Vaudou, des Scènes d’Histoire, des Rêves incantatoires, ne sont plus regardéscomme de timides balbutieurs, comme de tendres maladroits.Une commande de

Related Articles

2 COMMENTS

  1. Going to see Daniel Kandi Tonight. Its gonna be impressive. There playing with Alex M.O.R.P.H.. Then next friday ill be seeing Christopher Lawrence. 1st class nights ahead

Comments are closed.

Stay Connected

23,659FansLike
8,155FollowersFollow
2,500SubscribersSubscribe

Latest Articles