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You Are Here: Home » Dossiers, French Articles, News » PORTRAIT D’UN RÉVOLUTIONNAIRE INTÉGRAL

gerald brisson aPar Claude Auguste

La première fois que j’ai vu Gérald Brisson, il participait à une compétition de saut en hauteur dans le cadre d’un championnat d’athlétisme, organisé par les frères de Saint Louis de Gonzague à l’intention de leurs élèves au centre sportif du dit-établissement dans la banlieue Nord de Port au Prince. Il était mince et grand et n’eut aucune difficulté à remporter la victoire sur ses compétiteurs.

Je l’ai revu en 1955 chez Charles Adrien Georges dit Charlie, à la rue Traversière au siège du groupe Jeune Culture dont j’étais membre. Il était accompagné de mon compagnon de Lutte Homère Saint Léger qui était en Année Préparatoire de l’Ecole de Médecine avec Ernest (Nino) Caprio lequel le lui avait présenté. Bien vite, il était devenu mon ami. Il était tellement lié à Saint Léger et à moi qu’il nous passait parfois sa voiture, une Ford bleue pour nos activités de liaison.

Le groupe Jeune Culture était alors non seulement une organisation culturelle mais encore un lieu d’intenses réflexions idéologiques et d’une grande solidarité politique.

Brisson y apportait largement sa contribution. Il était froid, taciturne et peu causant. C’était un homme d’action, tel que nous nous en sommes aperçus quand nous avons appris qu’il avait sauté sans hésitation une barrière à la sortie du cinéma Paramount, un soir de grand spectacle, pour balancer un cocktail Molotov dans le public. Il avait ainsi mis en application ses anciennes capacités sportives. Il s’était donc radicalisé au fur et à mesure que se renforçait en 1956 la dictature de Magloire dans le pays. Il était étudiant en droit et moi-même étudiant en année préparatoire de la Faculté Dentaire. II fréquentait des « fignolistes» » de sa Faculté comme Jean Duviella qui ne se laissait pas non plus conter.

Durant les élections qui ont suivi la chute de Magloire, il s’était coopté avec ces étudiants-là pour former le bloc fignoliste de la faculté de droit, par opposition aux autres groupes électoraux de soutien. II était devenu « fîgnoliste » parce que disait-il, Fignolé était un homme de gauche tandis que les autres candidats n’étaient que de fieffés réactionnaires. Et comme Duvalier avait été élu Président de la République en 1957 et que les clubs de soutien de la Faculté de Droit avaient donné naissance à l’Association des étudiants en droit, il en est devenu le Président en remplacement de Marcel B. Auguste, qui avait terminé ses études juridiques.

Brisson, Duviella et Marcel B. Auguste sont donc des pionniers du mouvement Associatif estudiantin de 1960.

Au groupe « jeune culture », nous étions déjà imprégnés de la pensée marxiste. Pourtant, des esprits chagrins, surtout des « Duvaliéristes » refusaient d’admettre que Brisson était un vrai révolutionnaire. Ils le traitaient de tous les noms et qualifiaient sa position politique de coquetterie révolutionnaire, comme cela avait été dit en son temps pour Jacques Roumain et comme si un bourgeois ou un fils de bourgeois ne pouvait pas être révolutionnaire.

En effet, le père de Brisson Me Emmanuel Brisson était un riche notaire de Port-au-Prince et sa mère Renée Riboul appartenaient aussi à la classe des patriciens. Lui-même après ses études de droit était devenu avocat dans le cabinet de son père. Mais ses activités ne s’arrêtaient pas là. Il continuait à militer avec Charlie et aussi avec Gérard Pierre-Charles dans les rangs des « fignolistes » et plus particulièrement les soldats des «Garde-Côtes» et probablement il n’a pas été étranger à certaines actions terroristes menées par des hommes de la trempe de Charlie et d’UIrich Joseph. Brisson n’était plus dans le cabinet de son père. II était désormais l’avocat de l’intersyndicale et en tant que tel le défenseur des travailleurs exploités. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il participa aux côtés de Charlie, de Pierre Charles et d’autres révolutionnaires à la création du Parti d’Entente Populaire (PEP) en décembre 1959 sous la haute direction de Jacques Alexis.

Arrêté et maltraité par la police, il fut expulsé en Janvier 1960 sur la Jamaïque où il se maria à Jacqueline Volel. Puis, il se rendit accompagné de son épouse à Moscou pour s’inscrire à la Faculté des Sciences Economiques en vue de passer son doctorat.

Etant à Prague à cette époque-là, pour me spécialiser en Stomatologie je l’ai rencontré à maintes reprises :

En 1962 à Prague même pour faire le point sur nos activités respectives.

En 1963 à Moscou pour obtenir la participation des boursiers haïtiens en URSS à la Fédération des Etudiants Haïtiens en Europe que je comptais organiser à Prague. Il me demanda alors d’adhérer au PEP avec Saint Léger qui étudiait aussi à Prague, ce que nous avons refusé, le parti n’ayant pas accepté de nous accueillir dans ses instances de conception et de décision, comme nous le souhaitions.

En 1964, encore à Moscou, en marge du Forum Mondial de la Jeunesse. Il était accompagné d’une délégation du Front Démocratique Unifié de Libération Nationale (FDULN), présente dans la capitale soviétique. Cette délégation était composée entre autres de René Depestre, Gérard Pierre-Charles, Alexandre Lavaud et voulait rencontrer les étudiants Haïtiens ayant participé au Forum mondial de la jeunesse. La rencontre eut lieu dans la chambre de Francky Joseph qui faisait la médecine à Moscou et s’est terminée sur une adhésion totale aux objectifs du FDULN.

En 1965, tout d’abord à Prague avec Homère Saint Léger. Brisson avait terminé ses études d’économie et se préparait à retourner en Haïti. Nous avons essayé de l’en dissuader, mais en vain puisque sa décision était déjà prise.

Puis, à La Havanne, où j’étais arrivé pour travailler après mes études universitaires. Brisson logeait avec sa petite famille à l’Hôtel Presidente. Il voulait me reconcilier avec René Depestre qui s’était fâché contre moi pour avoir aidé Price Dujour à obtenir une bourse d’étude en Pologne. Depestre ne s’étant pas présenté au rendez-vous, la réconciliation n’eut donc pas lieu. J’ai revu Brisson pour la dernière fois à la résidence des médecins cubains le Minsapito (petit ministère de la santé publique) où j’attendais mon affectation. Nous avons longuement discuté sur la situation et l’avenir du mouvement étudiant haïtien et nous nous sommes séparés. Il a quitté La Havane en 1966 pour Paris d’où il s’est rendu en Haïti pour reprendre le flambeau de la lutte de Libération Nationale. L’opération s’est soldée par un échec retentissant surtout à cause de sa grande dispersion. Elle ne comptait pas moins de quatre groupes de combattants à Port-au-Prince et dans les régions avoisinantes et comprenait particulièrement :

- A Fontamara, Joseph Roney et Arnold Dévilmé respectivement secrétaire général et secrétaire adjoint du Parti Unifié des Communistes Haïtiens (PUCH) dont le PEP était devenu la branche armée

- A Cazale, Alix Lamauthe et Nefor Victome

- A Bouthilliers, Jacqueline Volel et Adrien Sansariq

- A la ruelle Nazon, Gérald Brisson et Daniel Sansariq.

Cette forte dispersion réduisait considérablement les communications entre les groupes et les exposait aux poursuites de la police. Mais une autre raison de l’échec a été l’inconsistance de certains dirigeants car on ne voit pas trop bien comment Franck Eyssalem qui a été formé en Israël ait pu devenir le coordonnateur général du mouvement. Il parait que c’est lui qui a révélé, la localisation des groupes qui furent ainsi attaqués et anéantis l’un après l’autre par les forces armées gouvernementales.

Brisson est mort dans l’attaque de la ruelle Nazon au champ d’honneur l’arme au poing en 1969 à l’âge de 32 ans puisqu’il est né en 1937. Il est donc mort dans la force de l’âge dans la plénitude de ses facultés intellectuelles et de ses convictions politiques et idéologiques.

C’était un marxiste et un révolutionnaire intégral qui voulait changer la situation haïtienne malgré la prépondérance Américaine. Il fut un « grand mulâtre ». Ses camarades du PEP le surnommaient Tinois (petit-noir) peut-être par opposition à « petit mulâtre ».

Brisson s’est également signalé par la publication de trois importantes études sur la vie sociale haïtienne, soit individuellement, soit en collaboration, avec ou sans pseudonyme :

Les Relations Agraires dans l’Haïti Contemporaine

Fondements Économiques de la situation Révolutionnaire 1945-1946 en Haïti par Tinois

Fondement de l’Entente Populaire en Haïti par Legrand et Levantin.

Ainsi étant donné la personnalité de Gérald Brisson, son dévouement, son esprit de sacrifice, son charisme, son héroïsme et la pertinence de ses écrits, souhaitons que soit, enfin, ériger un monument en sa mémoire pour le glorifier et le célébrer aux yeux des générations haïtiennes montantes qui lui sont en grande partie redevables d’avoir été libérées de l’oppression Duvaliériste… !

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