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You Are Here: Home » Dossiers » Honneur aux camarades du PUCH : Quarante ans après

Par Marc- Arthur Fils-Aimé

Nous publions ci-dessous cet important document qui nous est parvenu d’un de nos confrères en Haïti. Le texte rend hommage aux camarades du Parti Unifié des Communistes Haïtiens dont bon nombre d’entres eux furent victimes de la pression duvaliériste toute en soulignant ce grand moment historique dans l’histoire de notre pays, 40 ans après cette historique fusion—fusion du Parti de l’Union des Démocrates Haïtiens (P.U.D.A) ci-devant le Parti Populaire de Libération Nationale (PPLN) cofondé avec Jean-Jacques Dessalines Ambroise 1954 et le Parti Entente Populaire ( PEP) avec Jacques Stephen Alexis fondé en 1959—pour donner naissance au Parti Unifié des Communistes Haïtiens (PUCH). Tout en reconnaissant leur courage, leur sacrifice et leur sentimentalisme révolutionnaire, ce texte tient bon à souligner les limites des dirigeants du PUCH dans leur tentatives de révolutionner l’appareil bureaucratique de l’état haïtien tout en utilisant le marxisme comme vision de guide—guide qui nous aurait emmené sur cette lente, difficile mais prometteuse voie du socialisme haïtien. Mais Marc- Arthur Fils-Aimé, l’auteur de cet intéressant texte, ne se contente pas de faire une critique sur la faiblesse historique de la gauche haïtienne, il lance aussi un appel pour bâtir une fois pour toute le camp populaire tout en dénonçant « le paternalisme politique pratiqué par les politiciennes et les politiciens électoralistes de nos jours.»                   

1969- 2009,     quarante ans du Parti Unifié des Communistes Haïtiens, le PUCH et de son expérience de lutte armée.

L’année 2009 ramène le trentième anniversaire de la fondation du Parti Unifié des Communistes Haïtiens et de l’unique tentative révolutionnaire armée parmi les 13 invasions militaires dominées par la droite qui ont ponctué le long régime duvaliériste.

En effet, un 18 janvier 1969, deux organisations d’obédience marxiste se sont fusionnées en une seule entité pour former le Parti Unifié des Communistes Haïtiens, le P.U.C.H. Ces deux organisations dont le Parti de l’Union des Démocrates Haïtiens (P.U.D.A) ci-devant le Parti Populaire de Libération Nationale (PPLN) cofondé avec Jean-Jacques Dessalines Ambroise 1954 et le Parti Entente Populaire ( PEP) avec Jacques Stephen Alexis fondé en 1959 se sont mises d’accord pour mener ensemble la lutte contre la dictature pro-impérialiste des Duvalier et instaurer un nouveau système politique dans le pays. L’objectif de ce grand geste patriotique a été ainsi clairement défini : « Accomplir la révolution démocratique nationale et populaire »[1].

Ces organisations avaient rejeté leur appellation originelle d’une apparente neutralité pour s’identifier sous le label communiste en pleine agressivité fasciste de François Duvalier. Il est utile de rappeler que  les deux fondateurs respectivement du PPLN et du PEP sont tombés sous la torture macoute avant même l’émergence du PCUCH.  B. Diederich a ainsi raconté les derniers moments du grand écrivain  révolutionnaire, le camarade Jacques Stephen, sous le commandement personnel du tyran à l’esprit revanchard, le docteur en médecine François Duvalier : « Alexis avait osé critiquer et dénoncer la ‘’ négritude’’, la doctrine avec laquelle s’identifiait François Duvalier. L’entrevue étant terminée.  D’un geste d’empereur romain, le Président fit le signe de jeter aux lions Alexis et ses compagnons. Dans ce cas, les lions, c’étaient de sadiques spécialistes en torture qui prenaient plaisir à casser les os aux ennemis du régime à coups de bâton. Il restait à Alexis un dernier souffle de vie quand on le jeta dans une cellule à Fort-Dimanche. À l’aube, le lendemain, il fut inhumé dans la boue de Fort-Dimanche avec ses compagnons ». [2] 

Qu’attendons-nous de cette étude ?

Nous ne voulons pas faire ici le procès de ces valeureux patriotes qui ont bravé bien des dictatures depuis Jacques Roumain et ses camarades du premier Parti Communiste de 1934, le (PCH) jusqu’à ceux du PUCH sous François Duvalier. Ou du moins, l’intention de cette réflexion n’est pas d’étudier les différentes thèses qui ont dominé le marxisme haïtien en herbe de cette époque, bien que cette réflexion soit d’une importance capitale pour connaître les points forts et les points faibles de ce passé pour dépasser le présent, car d’après Marx-Engels : « L’histoire n’est pas autre chose que la succession des différentes générations dont chacune exploite les matériaux, les capitaux, les forces productives qui lui sont transmis par toutes les générations précédentes . De ce fait, chaque génération continue donc, d’une part le mode d’activité qui lui est transmis, mais dans des circonstances radicalement transformées, et, d’autre part, elle modifie les anciennes circonstances en se livrant à une activité radicalement différente ».[3]. La réflexion vise de préférence à saluer la mémoire de ces héros marxistes-léninistes qui se sont livrés sans réserve au combat pour le bonheur révolutionnaire des masses rurales et urbaines. Elle entend aussi de ces chauds cadavres déceler’’ les Voies tactiques’’ pour hisser à son paroxysme l’idéal marxiste- léniniste pour et avec le peuple haïtien. Cependant pour atteindre cet objectif, nous sommes obligés de souligner quelques points qui d’après notre jugement se révèlent des erreurs graves commises par les prédécesseurs du PUCH.

Le poids de l’analyse réductrice du marxisme

 Bien des thèses inadéquates sur l’existence d’une bourgeoisie nationale, d’une formation sociale semi-féodale, semi-capitaliste  ou semi-coloniale dominaient le discours des cercles intellectuels et petits- bourgeois marxistes qui avaient de la peine à pénétrer les masses paysannes et le prolétariat rural et urbain. L’importance d’une étude sérieuse de la formation sociale haïtienne  demeure  de nos jours un outil de lutte indispensable parce que jusqu’à présent le camp populaire dépend presqu’exclusivement de ces recherches qui ont eu lieu dans des moments spéciaux de la clandestinité ou par des camarades vivant en exil qui se contentaient des bribes d’information éparpillées ou des relents de leur mémoire.

Cependant, la difficulté d’apporter le marxisme-léninisme au sein des masses populaires ne découle, (et ceci jusqu’à aujourd’hui, même si c’est dans une mesure moindre) pas seulement de l’origine sociale des initiateurs, mais aussi de bien d’autres raisons. Si l’origine sociale d’un marxiste s’érigeait définitivement en une barrière infranchissable pour se lier aux classes fondamentales de la révolution, il n’y aurait jamais eu de révolution triomphante dans le monde vu le rôle important que les cadres bourgeois ou petits- bourgeois y ont toujours joué-[4]

Parmi celles qui ralentissent cette pénétration, on peut relever le faible développement du prolétariat dû à une industrialisation rachitique, la tradition insurrectionnelle de la petite paysannerie encouragée par des caudillos et des grands propriétaires fonciers jusqu’à la veille de la première occupation américaine de 1915- 1934, le paternalisme politique pratiqué par les politiciennes et les politiciens électoralistes de nos jours, le tout appuyé par la grande diffusion de l’idéologie dominante. L’absence d’un parti politique qui réponde à leurs revendications participe de ce blocage. D’où la nécessité de l’élaboration d’une ligne politique juste travaillée par un parti révolutionnaire détenant une connaissance rationnelle et approfondie de la réalité pour aider à pallier le manque d’expérience du mouvement populaire. Cet appareil politique et idéologique se révèle indispensable pour découvrir les portes et les fenêtres permettant au marxisme de s’incorporer aux différentes classes et couches sociales ayant des intérêts stratégiques à la révolution. Ces dernières comme celles de partout d’ailleurs, ne se sont pas révélées impénétrables aux idées révolutionnaires quand les conditions sont réunies. En terme clair, un tel déficit organisationnel  et idéologique ne fait que rendre propice  le terrain au populisme différemment entretenu par Salnave, Duvalier ou Aristide selon leur affiliation de classe.

 Les militants communistes du PUCH croyaient restés fidèles à Marx, à Engels et au marxisme en s’attachant à la déclinaison des principaux modes de production  du monde occidental étudiés par Marx.  C’st pourquoi ils ont attribué une vision réductrice  et  étapiste  à  la formation sociale haïtienne. Conséquemment à cette analyse, il fallait sortir le pays des mailles arriérées du semi- colonial, du féodalisme ou du semi- féodalisme pour l’installer dans un capitalisme transitoire au socialisme. « Pour parvenir à un tel degré de développement, il est clair que notre formation sociale et économique actuelle à caractère semi-féodal et semi- colonial doit subir de profondes transformations révolutionnaires. Et la première étape à franchir, celle qui déterminera toutes les autres est l’accomplissement dans l’immédiat de la Révolution démocratique, Nationale et Populaire, la négation du système semi-féodal et semi-colonial. Cette première étape est la clef de voûte de tous nos développements futur»[5].

Cette compréhension de l’existence des modes de production, des classes sociales antagoniques et non-antagoniques qu’ils comportent et des luttes que ces classes se livrent entre elles, expliquait le support politique de certains militants du PEP ou d’autres cellules se réclamant du communisme à des candidats de droite comme Louis Déjoie, Daniel Fignolé, Clément Jumelle ou même  François Duvalier au cours des élections de 1957. On comprend pourquoi J. S. Alexis était accompagné de trois membres d’un parti de droite, le Parti Agricole Industriel National PAIN, de l’industriel Louis Déjoie. Le  débarquement a eu lieu le 17 avril 1961 sur les côtes de Bombardopolis. Celles-ci sont un prolongement de la presqu’île du Môle Saint Nicolas dans le Nord-Ouest du pays, qui se trouve à quelques embrasures de la pointe orientale de Cuba.)

De la lutte pacifique à la lutte armée

Ces partis qui magnifiaient  la lutte démocratique et pacifique pour renverser le régime macoute ont adopté la lutte armée presque d’une façon subite sans  grandes préparations adéquates pour supporter les charges d’une telle lutte surtout après la réussite de la guérilla cubaine. Des escarmouches inutiles, occasionnant des dégâts irréparables au sein de ces partis, avec les forces répressives à cause de simple indiscipline en sont témoins[6].  Car, il n’arrive que très rarement, pour ne pas dire jamais, que les classes dominantes encaissent le même coup de la même façon. L’exemple de la révolution haïtienne de 1804 illustre bien cet axiome. Aucun autre pays n’a pu s’affranchir de l’esclavage colonial de manière aussi héroïque que la nôtre.  La leçon suivante de F. Engels relative à l’histoire s’applique bien au cas qui nous concerne : « Pas plus que la connaissance, l’histoire ne peut trouver un achèvement définitif dans un état idéal parfait de l’humanité ; une société parfaite, un État parfait sont des choses qui ne peuvent exister que dans l’imagination ; tout au contraire, toutes les situations qui se sont succédé dans l’histoire ne sont que des étapes transitoires dans le développement sans fin de la société humaine progressant de l’inférieur vers le supérieur. Chaque étape est nécessaire, et par conséquent légitime pour l’époque et les conditions auxquelles elle doit son origine ; mais elle devient caduque et injustifiée en présence de conditions supérieures nouvelles qui se développent peu à peu dans son propre sein ; il lui faut faire place à une étape supérieure qui entrera à son tour dans le cycle de la décadence et de la mort».[7]En plus, jusqu’en 1967, le PEP prônait la lutte pacifique pour renverser le duvaliérisme. Dans un texte intitulé’’ lettre ouverte au PUCH’’, ses signataires ont écrit : « Les erreurs idéologiques et politiques ont engendré une ligne politique passant de l’opportunisme de droite (Passage pacifique vers la nouvelle indépendance) à un aventurisme petit-bourgeois concrétisé par la ligne développée à partir des’’ Voies tactiques’’ ».[8]

Plusieurs facteurs objectifs et subjectifs au niveau du pays tels que l’intensification de la pauvreté avec un recul évident de la souveraineté nationale et alimentaire et le rejet de la férocité duvaliériste, et au niveau international tels que le prestige du socialisme à travers le monde en général et celui de la révolution cubaine en particulier ont largement contribué à la diffusion et à la perméabilité de la thèse de Régis Debray. Ils ont porté le PUCH  à recourir avec précipitation  à la lutte armée sous la forme de guérilla qui n’est qu’une méthode de luttes parmi tant d’autres. L’énumération de ces facteurs ne justifie pas l’alignement sans grand discernement du sommet de la hiérarchie du Parti sur ce modèle de lutte. Elle a contribué à montrer comment ce sommet a priorisé le subjectif au détriment de l’objectif. Ce qui est un renversement des principes du matérialisme dialectique car « l’inconséquence pour  reprendre les mots de Engels, ne consiste pas à reconnaître des forces motrices spirituelles, mais à ne pas remonter plus haut jusqu’à leurs causes déterminantes »[9] . La direction a expliqué le manque d’intégration du parti au sein des masses populaires dans la série des textes d’autocritique qu’elle a publiés. Prenons- en référence  ces deux paragraphes du journal du Parti, Boukan : « Les liaisons horizontales et larges établies avec les masses devaient être transformées, dans certaines bases tout au moins, en liaisons solides grâce à des noyaux bien organisés et clandestins d’ouvriers et de paysans surtout. Cela nous aurait permis de transformer ces bases en point d’appui pour la guérilla et d’y placer des cadres préparés».

« Mais n’ayant pas réussi à créer des bases de liaisons solides durant l’étape antérieure au déclenchement des actions armées limitées, il nous était extrêmement difficile de le faire après, quand s’était redoublée la vigilance de l’ennemi dans les mornes et les campagnes. Aussi bon nombre de nos cadres préparés travaillaient exclusivement dans l’appareil clandestin du parti, et non pas au sein d’organisations de masse, soudés à ces organisations, et luttant avec elles »[10].

Une  ligne erronée a canalisé le Parti  dans une vision presque sacrificielle de la lutte armée. La confidence d’Eddy Petit, membre de ce foco du PUCH,  à un de ses amis est poignante et révélatrice : « Je ne suis pas d’accord avec les leaders du parti mais nous ne pouvons laisser passer cette opportunité d’aller au combat pour le peuple haïtien, même si on meurt, au moins on saura que nous avons essayé d’en finir avec ce régime fasciste macoute. Ils comprendront notre idéal. Ils rejoindront le camp révolutionnaire. »[11]

Ces facteurs ont pavé la voie à thèse de Régis Debray énoncée dans ‘’Révolution dans la révolution’’ : « Ce qui est décisif pour l’avenir, c’est l’ouverture des foyers militaires et non des ‘’foyers politiques’’ »… « Pour l’exprimer schématiquement, disons qu’on va du foyer militaire au mouvement politique- prolongement naturel d’une lutte armée d’essence politique- mais qu’on ne passe pas, sauf exceptions, du mouvement politique ’’pur’’ au foyer militaire »[12] . La guérilla guévariste qui se répandait comme une mode dans beaucoup de pays latino-américains a malheureusement conduit à la déroute militaire, à la mort de valeureux militants et à l’égarement de nombreux groupes ou partis révolutionnaires.

Voici quelques éléments explicatifs du PUCH relatifs à ses mésaventures du deuxième semestre de l’année 69.

« L’analyse des évènements de cette période nous permet dans une première étape, de mettre à jour certaines erreurs et leurs caractéristiques. Elles sont d’ordre théorique, politique et organisationnelle »

« La première concerne la ligne du parti ».

« Progressivement, des organisations du partie en étaient arrivées à conduire leurs activités, particulièrement les activités militaires, comme si la participation des masses n’était pas l’élément fondamental de toute lutte révolutionnaire. Une idée erronée et dangereuse s’était ainsi développée dans le Parti, l’idée que les actions armées avec les conséquences en chaîne qu’elles entraîneraient pourraient renverser la dictature pro-impérialiste sans qu’il soit nécessaire que cette lutte soit une lutte vraiment populaire. La capacité du Parti pourrait suffire ; ce serait donc la lutte armée du parti pour le Parti et non plus la lutte armée populaire sous la direction du Parti »[13]

Leur valeur personnelle mérite l’admiration

Comment ne pas apprécier ces jeunes intellectuels des deux sexes  issus pour la plupart de familles aisées, qui ont abandonné leurs études universitaires soit en Haïti soit à l’étranger pour épouser  la cause révolutionnaire ?  Comment ne pas honorer les vaillants  membres de la petite paysannerie, du prolétariat et d’autres couches populaires qui ont compris que seul le socialisme peut garantir l’avenir digne du peuple en intégrant le rang révolutionnaire ? Ils ont su affronter les sicaires militaires et macoutes haïtiens entraînés et armés par l’impérialisme américain malgré leur faiblesse numérique et leur manque d’armement. Pour protéger leurs intérêts et corollairement, ceux de la bourgeoisie compradore et des grands dons, les puissances du capital ne lésinent pas sur les moyens même en engraissant les régimes les plus féroces comme celui de François Duvalier. Leur valeur  personnelle mérite non seulement leur admiration, mais aussi doit être une source de réflexion pour l’avancement des luttes de classe et le renversement des rapports de force en faveur de la grande majorité de la population.

Et leur geste unitaire  ou le positif dans le négatif?

Le geste unitaire qui a conduit à la concrétisation du PUCH malgré ses faiblesses inhérentes, vaut la peine d’être rappelé à toutes celles et a tous ceux qui aujourd’hui décident de s’investir dans la construction d’un appareil révolutionnaire à la hauteur de la lutte à mener. Le terrain est cent mille fois mieux préparé qu’en cette fin de la décennie des années 1960 grâce aux retombées de toutes les luttes protéiformes qu’ont menées les camarades qui  se sont donné sans réserve pour le triomphe du socialisme dans leur patrie et toutes celles et toux ceux qui s’y donnent encore avec conviction et toujours dans le même objectif d’ aboutir à une Haïti libérée des chaînes de la domination et de l’exploitation. La presse bourgeoise tend à occulter la contribution des progressistes et des révolutionnaires marxistes qui lui permet de jouir d’une certaine liberté en faisant accroire que cette conjoncture est le fruit d’une évolution métaphysique, naturelle ou l’œuvre de quelques bienfaitrices et bienfaiteurs d’ici et d’ailleurs.

Cependant, cela ne nous empêche pas de tirer une première leçon de ce geste unitaire qui a fait couler beaucoup d’encre au sein de la pensée marxiste-léniniste haïtienne. D’après bon nombre d’organisations ou d’embryons d’organisations se réclamant surtout du maoïsme, la dissolution du PEP- PPLN-PUDA en un parti unique, le PUCH, était plutôt l’œuvre des dirigeantes et dirigeants petits -bourgeois des deux partis sans de vrais débats idéologiques dans toutes leurs instances. Nous avons en exemple les critiques radicales du mouvement  Franc-tireur issu du PEP, avant même la débâcle de 69 qui a évolué en Parti des Travailleurs Haïtiens, ou plus tard vers les années 73 celles de‘’ En Avant’’, cette organisation qui visait à mobiliser les masses pour parvenir à la construction d’un parti marxiste-léniniste sortant de la base pour être comme’’ un poisson dans l’eau’’.

Les reproches révisionnistes pro- soviétiques faits au PUCH n’ont pas emmené pour autant sur un terrain unitaire les multiples organisations de même appartenance maoïste ou pro- albanaise.  Au contraire, elles s’engageaient les unes aux autres dans des batailles et de grandes envolées théoriques et idéologiques, en général, loin des principales bénéficiaires directes, c’est- à- dire des masses populaires. Ce moment fort du développement marxiste-léniniste en Haïti a alimenté aussi dans ses contradictions internes un courant dit pragmatique et certains esprits éclectiques. Le courant pragmatique fustige la théorie en disant qu’il faut cesser de la saisir  en passant immédiatement  sur le terrain de la pratique concrète, car le temps désormais ne requière que l’action. Cette dernière serait devenue une entité autonome, vidée de toute réflexion. Ce courant versé dans l’effet contraire où la théorie se considérait une forme presqu’exclusive de pratique ne manquera pas non plus de converger la lutte sur des terrains sablonneux et périlleux. Comme l’a expliqué avec une parfaite clarté Amilcar Cabral : « S’il est vrai qu’une révolution peut échouer, même alimentée par des théories parfaitement conçues, personne n’a encore réalisé une révolution victorieuse sans théorie révolutionnaire ».[14]

Les esprits éclectiques de leur côté nient l’appartenance marxiste-léniniste de Jacques Roumain, de Jacques Stephen Alexis et de la plupart  des camarades du PUCH sous le prétexte qu’ils n’ont pas suffisamment étudié les œuvres de Marx, d’Engels, de Lénine et des autres. Quelle réduction du marxisme à un intellectualisme pédant, outrecuidant ! Le marxisme, n’est plus pour eux : « avant tout une méthode d’analyse, non des textes, mais des rapports sociaux »[15]. Le marxisme n’est non plus un choix de vie révolutionnaire, un comportement militant qui répond à l’exigence de Marx dans la onzième thèse sur Feuerbach : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer ».

 Ce qui est advenu après cette première expérience unitaire est l’atomisation du mouvement marxiste-léniniste haïtien sous le même parapluie maoïste, et presque chacun de son côté versus le révisionnisme soviétique. [16]. Dans la dialectique ’’lutte-unité-lutte ou ’’pratique-théorie’’, malheureusement, l’aspect lutte idéologique et l’aspect théorie avaient éclipsé les autres et rompu la dialectique marxiste-léniniste. Sans abandonner le volet critique qui constitue une arme indispensable pour construire dans la lutte le camp populaire, il est impérieux de livrer la guerre aux ennemis de classe dans des pratiques communes sans compromission pour parvenir à unifier le camp populaire. L’apport théorique ne se vérifie que dans la pratique quotidienne. « Le rôle d’un parti prolétarien est donc d’aider les masses à réaliser elles-mêmes ce qui est conforme à leurs intérêts fondamentaux. A chaque  étape d’une lutte interrompue pour la transformation des rapports sociaux, le parti doit guider les masses à avancer le plus loin possible dans la voie des initiatives qui permettent de consolider et de développer des rapports sociaux prolétariens, compte tenu des limites objectives et subjectives du moment et du lieu »[17].

Cette brève citation de Bettelheim nous invite à récuser une certaine opinion suivant laquelle les masses ne sont pas prêtes pour se lancer à l’offensive contre leurs ennemis de classe. Existerait-il vraiment un instrument physique qui permettrait de mesurer leur degré de préparation ? Que de fois elles ont gagné les rues soit pour défendre leurs acquis ou pour faire avancer leurs revendications ! Inopportunément, l’absence de leur  propre parti politique les ont portées à se livrer à des forces obscures et opportunistes qui ont malicieusement capté leur confiance.

Nous vivons une conjoncture troublante qui tend à étourdir plus d’un, même des personnes averties du camp progressiste en soulevant l’unité tous azimuts, c’est-à-dire même en acceptant des compromissions les plus répugnantes avec une certaine droite proclamée ou auto- proclamée centriste ou éclairée sous  le prétexte de barrer la route à un totalitarisme prévalo-bourgeois. Cette tendance d’une nature éreintée et amnésique évoquait la même raison en 2006, mais c’était pour empêcher Baker un autre bourgeois issu directement de la classe de se hisser à  la première magistrature de l’État. Sommes-nous condamnés à nous laisser traîner ou entraîner par la conjoncture immédiate. Que faire de la dialectique de la tactique et de la stratégie ou du moins de la combinaison de la lutte immédiate et de la lutte à long terme ?

La confusion se répand et s’intensifie

La ligne juste pour le moment est la construction de l’appareil révolutionnaire en la confrontant à la dure réalité quotidienne. La tactique doit être l’œuvre de tous les jours sans cesser de s’inspirer des principes stratégiques pour la guider sur des voies adéquates. Nous devons profiter davantage de cette atmosphère  d’apparente détente qui dans une très grande proportion résulte de toutes nos luttes populaires anciennes et nouvelles, pour construire le camp  réellement alternatif. L’exemple d’unité des camarades de PUDA  et de PEP en dépit des déboires accouchés seulement quelques mois plus tard au cours de la même année de leur unification ne doit  ni nous éblouir, ni nous détourner des principes de base d’unité ou d’alliance. Le premier principe exprime un état de construction permanente entre vision similaire et le deuxième s’accommode d’une situation passagère avec des partis ou organisations qu’une conjoncture donnée nous place sur le même terrain de lutte. Il est urgent de mettre fin à cette confusion qui s’intensifie avec la mainmise du président Préval sur les appareils et institutions étatiques nationales. Ce moment politique a offert l’avantage de conduire les opportunistes drapés dans un certain discours ‘’progressiste’’ ou ‘’anti- néolibéral’’ à se démarquer, à se démasquer, à se défenestrer.

En guise de perspective

 La conjoncture nationale et internationale caractérisée par la disparition du camp dit du  socialisme réel, la montée et le début du déclin du néolibéralisme, la renaissance du socialisme en sa version socialisme du 21ème siècle diffère  de celle où la dictature duvaliériste coinçait toute l’opposition même de droite dans la clandestinité. Le PUCH a effectivement commis de graves erreurs qui ont fait reculer la lutte anti-duvaliériste et anti-impérialiste. N’est-ce pas pour mieux rebondir ?, car : « tous les processus révolutionnaires décisifs doivent et ont commencé par un faux départ». [18], pour répéter cette parole pleine d’optimisme de Régis Debray. Nous devons nous  appuyer sur la conjoncture non en opportunistes, mais plutôt en militants responsables pour apprendre du peuple et des méthodes de l’ennemi pour réinvestir les leçons tirées dans des combats plus structurels. La sortie du pays du bourbier de la dépendance étrangère, une des sources constitutives de son retard général, est subordonnée à une approche alternative, dynamique et vigilante des luttes conjoncturelles et structurelles qui se dessinent.  Il incombe seule à la gauche révolutionnaire de relever ce défi. L’Unité. Oui. Mais au sein du peuple.

 Revolisyonè ak pwogresis yo, ann bati Kan Pèp la.

Révolutionnaires et progressistes Haïtiens, bâtissons le camp du Peuple.

25 novembre 2009.


[1] Boukan No18-19, décembre 73-janvier74, édition française.

[2] Bernard Diederich: Le prix du sang. La résistance du peuple haïtien à la tyrannieTome1 François Duvalier (1957-1971). H. Deschamps. P. 140.

[3] Marx-Engels: l’idéologie  allemande. Editions Sociales .P.97

[4] Lénine : Que faire. Les ouvriers, avons-nous dit, ne pouvaient pas avoir encore la conscience de classe social-démocrate. Celle-ci ne pouvait leur venir que de l’extérieur. L’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, se battre contre les patrons, réclamer du gouvernement telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques, élaborées par les représentants cultivés des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois.  Points.  P.85

[5] Boukan Ibidem. P8

[6] Bernard Diederich : ibid. Lors d’une séance clandestine d’entraînement dans une maison de Pétion-Ville, un coup de feu fut tiré accidentellement blessant mortellement un des membres  du PPLN. Cet accident eut pour conséquence, l’arrestation, le 27 juillet 1965, du co-fondateur du PPLN, le professeur Jean-Jacques Dessalines Ambroise et e sa femme Lucette Lafontant qui était enceinte. P. 323

[7] Friedrich Engels : Ludwig  Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande. Éditions Sociales. P 13-14.

[8] Une lettre ouverte au PUCH du 15 janvier 1971 signée par un ensemble de militants, presque tous issus du courant PEP.

[9] F. Engels: ibidem P.69

[10] Boukan : La Lutte Révolutionnaire du Parti Unifié des Communistes Haïtiens(PUCH). No Octobre 1973.

[11] Bernard Diederich: Le prix du sang. La résistance du peuple haïtien à la tyrannie. Tome1 : François Duvalier (1957-1971) P 332-333. Imp. H Deschamps.

[12] Régis Debray : Révolution dans la révolution ? Lutte armée et politique en Amérique Latine. Cahiers Libres No 98. François Maspero. P129-130.

[13] Boukan: Organe du Parti Unifié des Communistes Haïtiens (PUCH). No 6.7.8

[14] Amilcar Cabral : Unité et Lutte.. Petite Collection Maspero. P153

[15] Léon Trotsky : Bilan et perspectives. P 50.Seuil

[16] Du 9 au 13 juin 1975 se déroulait à la Havane, Cuba, la Conférence de 24 pseudo Partis’’ Communistes’’ d’Amérique Latine et des Caraïbes, dont le parti Unifié des’’ Communistes’’ Haïtiens (PUCH). Au terme de la Conférence, ils publièrent dans le journal Granma, édition du 22 juin 1975, une Déclaration  commune sur la situation internationale, la situation en Amérique Latine et dans les Caraïbes. Ce texte intitulé ’’Les marxistes-léninistes dénoncent la conférence-conspiration des 24 P.C révisionnistes tenue à Cuba a été publié par ORHAP, CDDTH  et En Avant ! Septembre 1975.P 3

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